Le rôle de votre vie

13 octobre 2010 13h17 · Sylvie Isabelle

En ce début de
saison théâtrale, Le Périscope nous présente la pièce la plus marquante jusqu’à
maintenant : dès la première scène, Abraham
Lincoln va au théâtre
nous cloue sur notre siège et nous y garde bien
rivés, jusqu’à la note finale. Tous les éléments sont réunis pour en faire un
fleuron du théâtre québécois d’aujourd’hui, du texte à la mise en scène, en
passant par les comédiens.

En utilisant le
fait historique de l’assassinat de Lincoln par un acteur de 26 ans, John Wilkes
Booth, alors qu’il assistait à une représentation de Our American Cousin, Larry Tremblay nous offre une pièce structurée
à la manière de poupées russes : une pièce de théâtre en cache une autre,
qui en cache une autre… Du même coup, il nous porte à réfléchir sur le monde du
théâtre, sur les États-Unis, et sur les relations interpersonnelles : le
texte est intelligent, lucide, et sans concessions pour le spectateur qui est
happé dans une mise en abîme infernale.

John Wilkes Boothe
ne serait aujourd’hui qu’un illustre inconnu s’il n’avait pas assassiné
Lincoln. Et on ne se rappelle de Our
American Cousin
que parce que c’était la pièce au cours de laquelle Lincoln
a été assassiné. Grâce à un acte odieux, révoltant et choquant, l’ordinaire
passe à l’histoire. Est-ce que cela devrait être normal, reconnu, voire
encouragé? L’assassinat de Lincoln en 1865 laissait présager le destin qui
attendait les États-Unis : la démesure et l’ambition y sont sans cesse
grandissantes, et où il n’y a pas de honte à gagner au détriment d’autrui. La
vie serait-elle une constante représentation où, tous, nous jouons un rôle?

La mise en scène de
Claude Poissant est épurée et s’attache à souligner les changements de
niveaux : c’est heureux et fort habilement fait. Il accompagne le
spectateur à chaque minute afin de faciliter la compréhension, que ce soit avec
des éclairages, ou tout simplement un changement de ton ou d’attitude de la
part des comédiens. Il faut dire que Poissant est familier avec l’univers de
Larry Tremblay et que cet univers lui convient fort bien : entre autres,
leur première collaboration, Le
Ventriloque
, avait remporté le Masque
de la production Montréal en 2002.

Bien servis avec un
texte brillant et une mise en scène qui les met en évidence, le talent des
comédiens est à l’avant-plan : en fait, leur talent est tel qu’il serait
très facile d’oublier le texte de Tremblay et la mise en scène de Poissant pour
ne retenir que leurs performances. Les planches du Périscope retrouvaient avec
plaisir deux natifs de Québec, Benoît Gouin et Patrice Dubois. Le public
connait donc leur talent, et ils ne déçoivent pas. Gouin est flamboyant et
déborde de l’énergie narcissique de Marc Killman. Patrice Dubois, qui nous
avait conquis il y a quelques années avec Everybody's
Welles
, offre une performance toute en nuances. La surprise pour les
amateurs de Québec sera Maxim Gaudette : on connaissait son talent au
cinéma et à la télévision, mais, si on a déjà pu avoir un aperçu de son savoir-faire
sur les planches avec Cheech, les hommes
de Chrysler sont en ville
, on l’a somme toute très peu vu à Québec. Avec
son personnage de Laurel, Gaudette nous prouve qu’il est l’un des meilleurs
comédiens au Québec. Espérons que nous pourrons le voir encore à l’œuvre à
Québec avant que sa carrière ne prenne un envol international.

Jusqu’au coup de
poing final qui achève de nous en mettre plein la gueule, Abraham Lincoln va au théâtre est une réussite sur toute la ligne.
Il faudra sans nul doute se précipiter sur les billets avant que la pièce ne
soit présentée à guichets fermés et ne poursuive sa tournée à travers le
Québec.

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