Les trois exils de Christian E.: un acadien à suivre

13 juin 2010 9h13 · Sylvie Isabelle

J'avais assisté à la courte présentation des Trois exils de Christian E. à la soirée de lancement de la saison 2010-2011: j'avoue que, bien que le thème de la recherche d'identité m'interpelle souvent, celui de l'errance me laisse généralement indifférente. Si l'on combine les deux, on comprends que les productions du Théâtre Sortie de Secours peuvent me laisser ambivalente, en dépit de leur distribution de qualité.

J'avais donc été complètement renversée de voir Christian Essiambre se lancer dans un monologue captivant, passant de l'accent "shiak" à l'accent acadien, à un accent québécois. Au bout de 15 minutes, j'étais conquise!

Le tout s'est reproduit lors de la lecture faite dans le cadre des Chantiers du 11e Carrefour de théâtre vendredi soir. Le monologue présenté ce printemps s'est enrichi de plusieurs scènes, et il s'est aussi étoffé d'une intrigue sous laquelle on devine les 3 exils de Christian E.

Un mot tout d'abord sur le comédien qui occupe la scène de brillante façon. On ne le quitte pas des yeux: il fascine, aussi agile qu'un artiste de cirque qu'on imagine sous la surface, plein d'une énergie contagieuse et captivante. Le personnage est attachant, et le comédien l'est tout autant, car on sent que l'histoire qu'il nous raconte n'est pas très loin  d'être de l'autofiction, pour ne pas dire à forte tendance biographique. On dit de Christian Essiambre qu'il est une vedette en Acadie: je n'ai pas de peine à le croire, et surtout, je n'ai pas de peine à croire que le même sort l'attend au Québec.

Étrangement, même si le comédien brille sur scène, il n'éclipse pas le travail du metteur en scène, Philippe Soldevila. Les récits sont déconstruits et s'emboîtent avec des transitions habiles, ce qui permet justement de garder l'attention continue des spectateurs. Si le matériau est riche, l'artisan qui s'en sert est fort de ses années d'expérience car il arrive à le rehausser.

Je crois que le fait acadien au centre de cette pièce est un élément clé: pour ma part, et comme pour une bonne partie de Québécois, je peux retracer mes racines jusqu'en Gaspésie, dans la Vallée de la Matapédia et la Baie des Chaleurs, jusqu'au Nouveau-Brunswick, passé le pont Van Horne et Campbelton, jusqu'à Shediac. Je ne me suis jamais rendue plus loin que la Matapédia, mais il me semble connaître les Acadiens, probablement parce qu'un peu de leur sang coule dans mes veines, et certainement parce que mes parents m'ont raconté leur enfance, la vie de leurs parents, et celles de leurs grand-parents. S'il est une histoire d'errance que les Québécois connaissent, c'est celle des Acadiens, parce que c'est un peu la leur.

Lors de la discussion qui a suivi, je crois que Soldevila a bien cerné ce qui faisait la richesse de ce récit: Christian Essiambre est un merveilleux conteur. C'est un talent rare, et je crois que le metteur en scène a bien compris la personnalité acadienne en utilisant ce mot: instantanément, j'ai revu quelques réunions de famille au cours desquelles mon père et mes oncles relataient des anecdotes de leur enfance. Mille fois racontées, embellies, dramatisées, ces anecdotes prennent une vie propre. C'est exactement ce que Christian Essiambre fait avec les anecdotes de son enfance qui façonnent, des années plus tard, sa vie d'adulte.

Je crois que la collaboration Soldevila-Essiambre sera une pierre marquante dans le cheminement de chacun et qu'elle nous offrira un moment de théâtre à savourer lors de la prochaine saison du Périscope. Certes, il reste encore du travail à faire, mais vendredi soir, l'essentiel était là: un être humain qui fait l'honneur à d'autres êtres humains de partager son histoire. On imagine la mouture finale avec un peu de musique, mais bien peu d'autres choses car ce qui fait notre bonheur, c'est l'histoire si savamment construite, et Christian Essiambre qui "crève la scène".

Soldevila nous a confié qu'en plus des dates déjà prévues à Québec, d'autres dates sont maintenant prévues au Nouveau-Brunswick. Je crois que le tout sera un succès au Québec, car les Québécois y reconnaîtront une parcelle de leur histoire – pour ma part, j'y retrouve mes racines. Je crois aussi que les Acadiens seront touchés par la pièce car c'est l'un des leurs qui se lèvent et qui raconte leur histoire à travers la sienne. Enfin, si je crois que Christian Essiambre est appelé à devenir une aussi grande vedette au Québec qu'au Nouveau-Brunswick, pourquoi s'arrêter là? Sincèrement, je crois qu'une fois rôdés, les Exils de Christian E. ont tout à fait le potentiel pour charmer nos cousins français… dans le fond, c'est un peu leur histoire aussi!

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