21 février 2012 22h51 · Steve Boudrias
Hier soir, à la surprise de tous, et à mon plus grand étonnement, Jean Barbe a rédigé une anecdote à propos de Raymond Bachand pour marquer son dégoût envers le peu de délicatesse ou de sensibilité exprimée par celui-ci envers les étudiants en grève générale.
L’anecdote en question, loin d’être flatteuse à l’égard du ministre Bachand et encore plus loin d’être en rapport avec l’attitude condescendante que Barbe essayait maladroitement de dénoncer ou de souligner dans son statut Facebook et dans les quelques gazouillis qui ont suivis, faisait référence à du harcèlement sexuel, l’alcool consommé très peu modérément et la conjointe de l’écrivain à l’époque.
Voilà pour la nature du scandale qui en cache un autre.
Voilà comment une bévue, une erreur de jugement ou une révélation scandaleuse éclipse une grève étudiante, un matraquage stupide et un débat politique, économique et social.
Voilà comment la parole couvre l’écrit, comment l’écrit couvre le geste et comment les gestes des étudiants et la position du gouvernement prennent le bord du fossé.
Jean Barbe paiera cher sa bévue virtuelle exposée via média social interposé.
Il a déjà commencé à être pendu haut et court ICI et LÀ.
Autrement dit, Jean Barbe a déjà été ciblé à la fois par un concurrent (le Métro étant un concurrent du 24H, propriété de Quebecor) et également par un chroniqueur issu du même groupe médiatique que lui : le journal de Québec, sous la plume de Jean-Jacques Samson.
PARANOIA SOCIALE
Ce qui est fascinant avec Twitter et Facebook, c’est à quel point l’écrit entraîne la parole même dans les replis du silence forcé et de la paranoïa.
Qui m’écoute, qui me voit écrire? Puis-je dire ceci, puis-je même penser cela en public, en privé, dans mon semblant d’intimité?
On se croirait d’ailleurs dans un climat de Guerre Mondiale, à l’époque où la moindre parole pouvait passer à l’ennemi et causer la perte de la liberté ou de la démocratie dans un monde civilisé menacé par le nazisme.
Bien entendu, il ne s’agit de rien d’aussi dramatique, pour ne pas dire tragique, mais il s’agit tout de même du signe que l’affrontement perpétuel et inutile entre l’espace public et privé se mène actuellement dans notre société de consommation hermétique au changement ou à la parole subversive ou provocante.
Mais n’oublions pas la première victime d’une guerre (même virtuelle) : la nuance et la vérité.
Alors, serons-nous étonnés de la tournure très étrange que prend la sempiternelle guerre politique via ses victimes collatérales inévitables, dans le cas qui nous occupe.
Pas du tout. Un mot de trop de la part d’un auteur et d’un collègue de travail (par extension, un chroniqueur politique de Quebecor peut être vu comme le collègue d’un chroniqueur culturel travaillant par le même empire médiatique, même si un océan pas très pacifique de différences les sépare, non?) aboutit à un règlement de compte tout à fait farfelu de la part de Jean-Jacques Samson du journal de Québec.
Ainsi, monsieur Samson en profite pour associer Jean Barbe au gazouilleur masqué qui coule de l’information sur Twitter par rapport à la vie personne de Vic Toews en réaction au projet de loi C-30, que le ministre conservateur n’a même pas pris le temps de lire alors qu’il est avocat de formation.
Ensuite, par effet de contumace, rappeler une accusation criminelle de nature sexuelle impliquant monsieur Barbe. Très élégant, comme rappel à l’ordre. Avec des collègues de travail de ce genre-là, pas besoin de collègue de travail d’un média adverse pour essayer de détruire votre réputation en public.
Ce n’est pas tout!
LA GAUCHE PAR CONTUMACE OU L’AMALGAME INÉVITABLE
Comme si ce n’était pas assez, monsieur Samson, visiblement moins fort sur papier que le personnage de légende l’était dans la mythologie, joue du coude en faisant dans l’amalgame en mettant Barbe, le NPD, la Gauche et la saleté des coups bas dans le même panier!
Et ce, attendez VOIR… en deux « paragraphes » et moins d’une dizaine de lignes!
En moins de temps qu’il n’en faut pour crier « connerie! », nous avons un chroniqueur qui se prétend plus sérieux et responsable qu’un écrivain qui dépasse les limites du bon goût et de la décence sur un média social (pas en pleine page d’un journal à grand tirage) en se permettant :
1) d’accuser le NPD d’être à l’origine d’un compte Twitter encore actif alors que la GRC enquête toujours;
2) d’associer Barbe, le NPD et « une certaine gauche » à une attitude très cavalière qui n’est pas sans rappeler CECI et CELA.
On avouera qu’il faut assez de culot, de la part d’un chroniqueur politique, qui n’en est pas à ses premiers relais de règlements de compte par journaliste interposé, comme Lessard à la Presse et parfois Robitaille au Devoir, de faire d’une pierre deux coups en se servant d’une anecdote VIRTUELLE malheureuse concernant un chroniqueur culturel (et écrivain, rappelons-le!) afin de mieux salir la réputation d’une « certaine gauche » et varloper un adversaire politique (le NPD, déjà assez mal en point merci dans les sondages…) au moment même où le PCC est dans la tourmente concernant le projet de loi très controversé C-30, sorti tout droit, on peut se permettre de l’affirmer, de la boîte à poux d’une « certaine droite » devenue complètement paranoïaque et délirante.
Et puisque monsieur Samson veut absolument prendre prétexte de cette banale histoire de manque de jugement, mêlée à une désapprobation tout ce qu’il y a de plus légitime (le matraquage d’étudiants), et que le principal intéressé (Raymond Bachand lui-même y répondait avec toute la classe qu’on peut espérer d’un homme politique qui sait qu’il a manqué d’autant de sensibilité qu’on en a manqué envers lui) n’y voit pas une offense à la Sécurité d’État de la part d’un écrivain, qui a tout de même le droit, j’ose espérer!, à une certaine latitude et une liberté d’expression certaine dans le cadre de ses fonctions et de ses temps libres et face au public consultant sa page Facebook.
LA DÉRAPE INVOLONTAIRE ET LE DÉRAPAGE CONTRÔLÉ
Enfin, bref, trois pages sur cette anecdote médiatique où se croise à la fois la politique, l’écriture, la parole, le métier de chroniqueur et la parolécriture (la prise de parole via médium social) permettent au moins d’aborder quelques enjeux fondamentaux du discours public.
De mon point de vue de citoyen engagé dans la chose politique et en tant qu’observateur critique, en tant qu’admirateur du métier d’écrivain pour tenter d’écrire moi-même quelque chose de potable depuis des années, et en tant qu’usager des médias sociaux (Twitter davantage que Facebook ou Linkedin); je ne m’attends pas d’un politicien qu’il soit toujours pile poil sur la coche, comme on dit, en tous temps; je ne m’attends pas non plus qu’un écrivain qui « parle » en public, un public restreint qui le suit ou l’observe depuis un certain temps, ne produise que des commentaires lénifiants ou endormants sur la société (en pleine ébullition) qui l’entoure; finalement, je ne m’attends pas qu’un chroniqueur politique soit un ange ou un maître à penser de l’Esprit des lois lorsqu’il écrit une chronique outrancière et malhonnête intellectuellement mais, à tout le moins, il pourrait prendre la peine de se relire avant de jouer les Parangon de la vertu envers un écrivain qui s’exprime tout de même, après deux romans explorant les zones d’ombre de tout être humain, comme un homme ayant droit à un peu plus d’égards et de considérations.
Mais pour ça, il faudrait que monsieur Samson soit capable d’oser une pensée : celle de concevoir qu’un lecteur ordinaire (moi, en l’occurrence) puisse percevoir entre deux intellectuels (deux hommes se servant des mots dans leur métier de tous les jours), que cet homme arrive, dis-je, au moins à se rendre compte que lui-même et celui qu’il attaque font partie du même petit village qu’on appelle le Québec, que lui et l’Autre font partie du même groupe de presse et que, ceci étant lié à cela, il faut peut-être remettre à demain ce que l’on brûlait de faire aujourd’hui.
Autrement dit, quand on s’apprête à donner des leçons de morale en travaillant soi-même comme un cochon à peine de sortir de sa mangeoire, on se garde une petite gêne si on est encore capable d’amour-propre, de respect envers soi, envers un métier noble et aussi… un collègue par association professionnelle.
Cordialement,
Un observateur ayant à cœur la liberté d’expression et la libre circulation d’idées, même celles qui sont mauvaises et encouragent le plus grand nombre à arrêter de parler, même dans les recoins les moins ombragés de leur « publique intimité ».
À vous lire, ça donne le dégout d’y penser et la nausée d’écrire. Bref, on se croirait dans la cour emmurée d’une école de réforme. Niet! C’est ça VOIR sans rien comprendre.
Je n’ai pas lu les romans de Jean Barbe. Je ne saurais vous dire s’il est un écrivain talentueux ou médiocre.Mais comme potineur chez Québécor, il a tout un avenir devant lui!