5 février 2012 1h57 · Steve Boudrias
Je danse. Je suis dans la salle Donatello d’un complexe quelconque de Montréal-Nord, au milieu d’un mariage à l’italienne d’un couple haïtien qui s’est marié plus tôt le matin dans une église spéciale où le célébrant était latino-américain et le chœur de l’église sorti tout droit des meilleurs Gospel Choir.
Je danse sur la musique de DJ Cool en ne regardant nulle part. Je suis absent de mon corps, en quelque sorte. Je réponds au défi de la Maîtresse de Cérémonie, la sœur de la mariée, que je ne connais pas plus que cette dernière et, également, pas plus que le marié, un coup parti.
Je ne connais personne, en fait, à cette réception, en plus d’être le seul blanc invité indirectement dans ce party nuptial à grand déploiement.
Je le dis tout de suite, c’est probablement le plus beau mariage auquel j’ai participé par accident.
J’y étais comme escorte afin de dépanner une amie d’origine algérienne qui avait besoin d’un cavalier ayant une certaine connaissance des rites chrétiens.
J’étais disponible. J’étais cassé. J’avais le goût de VOIR si elle accepterait que j’accepte son invitation à l’accompagner malgré le temps passé sans se VOIR et s’espérer.
J’ai été surpris qu’elle paye le 75$ exigé de tous les invités pour aller à ce mariage dans lequel elle ne connaissait, de son côté, que la mariée.
Je danse, donc, en repensant au moment où j’ai entendu Let Me Clear My Throat pour la première fois de ma vie.
J’étais dans une remorqueuse conduite par un jeune homme de 19 ans issu de la Petite Italie, enfin, c’est ce que je crois. J’imagine que c’est le cas. Je n’ai pas demandé ou vérifié véritablement mais, de toute façon, je n’ai pas eu le temps de le connaître.
J’étais trop occupé à chercher ma ceinture de sécurité dans son osti de vieux towing pourri, lorsque je l’ai rencontré pour la première et dernière fois de ma vie.
Je crois que je n’ai pas dit ce que je faisais là, avec lui, à glisser sur cette banquette rouge et lisse, de gauche à droite, le cul ballotté par le véhicule lancé à toute vitesse sur Sherbrooke afin de rallier Dickson et l’endroit où je devais aller remettre des contraventions, si nécessaire et si possible, au milieu du froid d’un hiver qui vous mangeait la chair à travers votre pantalon.
Je sais, il fait toujours froid et les conducteurs de remorqueuse qui conduise en freinant avec leur frein à main sont monnaie courante.
Je trouve ça quand même intéressant. J’ai une chanson dans la tête qui fait le pont entre deux événements très différents.
Je suis au milieu d’un mariage où je n’ai rien à faire, ou je ne devrais pas être là ET je suis sur le siège du mort dans une remorqueuse à côté d’un jeune homme qui n’a pas l’air de savoir ce que c’est que le mot « arrêt » ou « stop ».
J’essaie tant bien que mal de me souvenir qu’il faut que je me prépare à donner des contraventions car c’est toujours en arrivant sur les lieux, lorsque le coup de départ est donné au bâtiment central, qu’il faut que je sois prêt à utiliser mon petit crayon de plomb et écrire sur mon calepin spécialement identifié aux couleurs de la Ville de Montréal des informations qui permettront à la municipalité d’engranger un mirobolant 82$ d’amende pour un stationnement interdit en zone de déneigement identifier par les panneaux en bois placé en forme de triangle plus ou moins en équilibre sur les bancs de neige.
J’ai tout ça qui se mélange et passe dans mes neurones lorsque je danse pour essayer d’obtenir une jarretière qui appartient à une mariée que je ne connais pas et pour impressionner une jeune femme que je ne connaîtrai jamais vraiment puisque je ne me marierai jamais avec – le « elle » est facultatif ici, vous l’ajoutez si ça vous chante.
Je danse parce que la MC de la cérémonie a dit : «Habituellement, on fait des jeux imbéciles ou on remet la jarretière de la mariée à des jeunes hommes qui veulent tout, sauf se marier, dans la vie. Je ne suis pas vraiment de cet avis et je peux à peine me retenir de m’élancer sur la surface de danse, situé entre le DJ invité pour l’occasion et la table des nouveaux mariés, incluant la future femme, le futur mari, leur père et mère et des morceaux encore vivant de leur grand-parenté.
Je suis en forme, ce jour-là. J’ai à peine consommé un Red Bull complet. Je suis simplement heureux d’être là comme un con tout enthousiaste à l’idée d’être heureux, un jour, dans ses rêves les plus fous.
Je suis de la table des rejects, comme le dira si bien le nouveau directeur d’un organisme de bienfaisance (?), de charité (?) ou de bénévolat communautaire appelé PEYO (Park Extension Youth Organisation, pour les intimes).
Je suis à la table nommé au superbe nom des îles Caïmans. Les îles du crocodile et des abris fiscaux. Les îles de l’abondance et de l’argent qui coule comme de l’eau de source embouteillée dans les Alpes ou autre part dans notre Québec.
Je repense à cette superbe idée d’un couple de jeunes adultes qui décident de nommer chacune des tables de leur célébration de mariage du nom d’une des îles des Caraïbes et de rappeler aux invités que le 75$ d’entrée payera les frais de la réception mais, aussi, une partie de leur voyage de noces dans une île absente de la salle où se déroule la réception.
Je ne prends même pas de notes. Je me souviens du moindre détail de cette journée comme je me souviens aussi de la manière dont on m’a appris, à 12.50$ de l’heure, à quelques sous près, de la procédure pour remplir une contravention et des limites du remorquage que le conducteur doit respecter : pas plus que dix rues dans un sens, et dix rues dans un autre. Je me revois en train de stresser pour ne pas oublier ou faire d’erreur en notant la localisation de départ et le coin de rue d’arrivée du véhicule pris en défaut.
Je sais que je fais du va et vient entre deux endroits totalement et radicalement différent sans trop préciser le décor ou la personnalité des personnages mais c’est voulu. Je sais écrire comme d’autres savent respirer. Je ne fais simplement pas beaucoup d’efforts pour être parfait, sauf les jours de réception où je sais que deux individus qui s’aiment vont prendre le pari de se marier tout en prenant ça vraiment très au sérieux.
Je vois bien que ces gens-là ont mis les formes, l’effort et le luxe nécessaires au soulignement du caractère exceptionnel de ce mariage.
Je revois encore ce vieil homme, encore dans la force de l’âge, faire son discours devant une salle bondée, devant au moins cinquante ou soixante-quinze personnes, – admirez comme je suis précis dans mon souvenir quand il s’agit de quantité d’hommes et de femmes dans l’ombre, dans le rôle ingrat de figurant – et rappeler à tous sa propre générosité et espérer devant tout le monde que Machintruc et Machinchose soient très heureux dans leur mariage, et le même homme de souligner sa propre réussite affective et professionnelle en faisant mourir d’envie tout le monde en rappelant que, lui et sa femme, ont déjà plus de 20 ans de vie commune dans tous leurs membres, des membres légers et tout, rendu insensibles à la douleur grâce à la puissance de dieu qui est amour, amen et thank you lord!
Je ne suis pas du tout ironique ou sarcastique en rapportant tout ça. Je suis une escorte déguisé en ami dans la vie d’une jeune néo-canadienne d’origine algérienne ayant étudié à l’université McGill et qui fera un brillant début de carrière dans une très honorable banque nationale.
Je suis pourtant n’importe qui et n’importe quoi en même temps, qu’est-ce que je fais là, pourtant?
Je me demande ce que je fais là partout où je vais et je m’impose chaque fois, ça fait partie du deal depuis qu’on m’a sorti de ma seconde dépression, celle qui aurait dû avoir raison de mon ambition d’écrire, de devenir célèbre et d’entrer mon sacrament de nom dans le dictionnaire, comme je l’ai déjà confié à mon prof d’enseignement religieux et de formation personnelle et sociale quand elle avait posée la question devant tout le monde : « Comment voudriez-vous laissé une trace de votre personne lorsque vous serez mort? »
Je me souviens de ma réponse. Je me souviens d’avoir levé la main spontanément. Je me souviens encore la dose d’arrogance et d’absurde confiance en soi que j’avais déjà à cet âge ingrat et ridicule qui précède la vingtaine tortueuse et torturante pour quiconque à un cœur et pense au milieu d’une foule conne et méchante.
Je me souviens comme la devise qui ne dérange personne lorsqu’ils oublient leur histoire en même temps que celle des autres parce que ça ne leur rapporte pas une cenne de plus de se souvenir de ce que les autres ont fait avant leur naissance ou hors de leur petite personne.
Je suis conscient d’avoir écrit cette dernière phrase dans un texte qui, pourtant, explose de partout de première personne du singulier au début de chaque phrase.
Je ne crois pas que je puisse un jour reprendre la gêne de mes premières années d’études primaires, ce temps béni où j’étais beau et sage comme une image de petit bonhomme qui sourit comme un ange derrière un xylophone.
Je suis donc en train de danser, pour faire une longue histoire courte, au milieu d’une bande de black fouettés dans leur orgueil de VOIR devant leur face un jeune blanc-bec mieux danser qu’eux devant tout le monde, dans un costume trois pièce blanc sable du désert d’Alger, et leur voler la jarretière du frère, de l’ami ou du cousin du marié qui capote de VOIR quelqu’un qu’il ne reconnaît pas apparaître tranquillement sur son vidéo de mariage parce que le gars payé pour immortaliser toute cette cérémonie-là, sise boulevard Duplessis, ne peut pas ne pas filmer ce petit con de blanc en train de danser sur DJ Cool avec l’air de connaître la putain de chanson par cœur.
Je sais bien ce que je fais et je suis en train de cranker up un petit peu plus comme je l’ai appris simplement en dansant dans les limites de mon grandiose appartement d’une pièce et demi (ne riez pas, j’ai été VOIR où vous dansez les huns sur les autres comme des barbares et je me demande comment vous imitez les gens que vous voyez danser en groupe dans les clips musicaux), bref, je sais que le prêtre est en train de péter une coche de VOIR une espèce de diablotin blanc (en plus!) faire dérailler une cérémonie quasiment plus religieuse dans sa célébration païenne qu’elle ne l’a été à l’église un peu plus tôt l’après-midi, juste avant la session de photos chronométrée au centième de seconde près dans le Vieux-Port avec photographes professionnels et nouveaux mariés extatiques posant près de l’hôtel de ville et d’un ou deux héros de la Nouvelle-France qu’ils ne voient pas… comme n’importe quel bon Québécois qui se fout de son histoire ancienne, anyway, trop occupé qu’il l’est à renouveler les erreurs de son passé qui ne fait que de se répéter.
Je suis assez précis dans mes mouvements et dans mes gestes. Je mélange un peu de tout ce que j’ai vu jadis : Michael Jackson, MC Hammer, Vanilla Ice, etc.
J’ai Let Me Clear My Throat qui me trotte dans la tête depuis ce moment où je croyais que j’allais me tueur sur l’asti de rue Sherbrooke, un peu avant d’aller donner des câlice de tickets!
Je suis pourtant serein, ce jour-là, dans ma vaine tentative d’impressionner la jeune et jolie S… de la commune de la wilaya de Médéa, dont elle est le chef-lieu, située à 80 km au sud-ouest d’Alger et à 50 km à l’est de Khemis Miliana – d’après Wikipédia et non d’après ma mémoire, qui ne se souvient que du nom de la place.
Je suis là à danser comme on se délivre d’un lourd secret, comme lorsqu’on avoue à quelqu’un qu’on aime sans avoir le droit ou les moyens que cette personne pourrait être la femme de notre vie.
Je suis enjoué, insouciant et presque content de ne pas me rendre compte de l’entorse au savoir-vivre ou de l’étiquette que je suis en train de tordre en me contorsionnant avec autant de vitalité devant une assemblée qui ne me reverra jamais autrement que sur cette fameuse cassette VHS qu’ils devront bien regarder à nouveau pour fêter les 10 ans et plus qui nous sépare de cette anecdote d’autofiction incorporée.
Je me rappellerai plus tard, sans honte et sans surprise, que la jarretière était allé à un ami intime du marié, sauvant ainsi l’honneur de tous ces honnêtes gens dérangés qu’ils l’étaient par la sauterelle du désert qui ne cherchait, au fond, qu’un peu d’espace et l’occasion de démontrer qu’il n’avait peur de rien, sinon de décevoir celle qui l’avait défier de l’accompagner en terre étrangère, alors que Montréal a toujours été mon territoire de naissance, peu importe où et comment on fête.
Je me souviens surtout d’avoir « deviner » juste la finale de la chanson, qui se terminait abruptement après le décompte d’un DJ qui s’amuse avec la foule comme un chanteur endiablé qui a pris possession de la masse informe qui danse devant lui au gré des sons, des mots, qui sortent de sa caboche de rappeur old school.
Je souris encore en pensant à ce jeune homme d’origine lointaine et italienne, qui me fera écouter au moins trois fois la fameuse chanson, cette même chanson qui me donnera une ovation debout, quelques années plus tard, à la table des Îles Caïmans, lorsque je planterai le pied par terre au moment même où la musique s’arrête, pointant l’index tout en cassant le poignet à gauche, et puis tournant la tête du même côté, et ce, parfaitement synchronisé.
Je n’aurais jamais cru que deux moments aussi divergents de ma bizarre de vie, aussi remplis d’émotions diamétralement opposées l’une de l’autre, pourraient se rejoindre dans un point précis du temps et de la mémoire, par ce qu’il faut de doigté pour composer et recomposer cette ridicule histoire que je prends pourtant tellement de plaisir à raconter depuis.
J’ai un jour dansé comme ça, comme ce jour-là, ce jour de mariage étranger dont je me souviens avant de procéder au mien au mois de mai. Je me souviens qu’on m’appelait Bourassa, à cette époque, durant ma dernière année du secondaire, avant de me VOIR danser à mon bal de finissant, sur un crisse de bateau cloué au port. Je me souviens encore d’avoir évacué toute ma fatigue accumulée au cours de toutes ces années de calvaire à attendre impatiemment la fin de l’école obligatoire, la fin de l’école traditionnelle avant d’aller m’abîmer sur le précieux marché du travail à faire des trucs totalement caves pour de l’argent qu’il me faudra prestement redonner à l’un pis l’autre de toute façon. Je me souviens aussi de toutes ces heures de formation que j’ai suivies par la suite, partout où j’ai œuvré, et qui me fait dire aux jeunes et moins jeunes que je connais que l’apprentissage se fait partout, de gré ou de force, avec ou sans prêts et bourse ; avec ou sans subventions, si t’as quelque chose à dire, tu vas finir par trouver du papier ou un éditeur assez fou pour t’y laisser écrire : c’est une question de temps, anyway.
Je me souviens d’avoir passé de Bourassa à Travolta en une seule nuit, d’avoir surpris bien des gens qui me voyait d’un certain œil méprisant et presqu’en concevant une certaine pitié en me voyant, et s’apercevoir soudain que j’étais capable de bouger, de me grouiller le cul au lieu de toujours être la même osti d’affaire plate qu’on m’obligeait à être pour me permettre de décrissé du quartier pauvre et archi-pauvre au milieu duquel j’ai appris l’essentiel de ce qui m’a conservé en vie et en santé.
Je suis un homme de peu de victoires, un fils de concierge qui faisait des casse-tête pour reproduire un peu de beauté devant sa vie modeste et silencieuse, faite de peu de mots et de grands gestes de bonté jamais trop ébruités par ma mère qui connaissait très bien toute l’étendue de ses défauts, qui surpassaient de trop ses qualités.
Je suis un écrivain de la virtualité. Je vois PUBLIER, j’appuie et c’est tout ce qui m’intéresse : le lien avec une ou deux tête de pipe qui aiment bien se faire raconter une vraie histoire remplie de menteries pratiques afin de passer le temps, autrement, en lisant des affaires montées comme un échafaudages que dénoncerait la précieuse et essentielle CSST.
Je disais que j’étais constitué de peu de victoires, mais des victoires de taille pour un homme petit comme moi : 1) une médaille d’argent au cross-country ; 2) un trophée cheap en or plaqué pour mon travail de batboy au sein des Olympiques de Maisonneuve, section pee-wee ; 3) un diplôme de conseiller-vendeur en quincaillerie et matériaux de construction reçu par Intégration-Jeunesse ; 4) une petite nouvelle publiée chez STOP par erreur ou par malentendu, j’imagine, à l’âge de 19 ans ; 5) et finalement, ce petit texte de quatre pages intitulé La fusée de poils (à cause d’une toune de Richard Desjardins) mais publiée sous un autre titre et sans mon nom de famille chez Québec Érotique afin de rembourser une dette de 150$ contracté auprès d’un de mes frères parce que je travaillais dans un club vidéo 24 heures par semaine (seulement) pour avoir le temps de regarder les films que j’avais le droit d’emprunter gratis.
Je suis con de même, moé, j’ai le droit de louer deux films par jour sans frais et je trouve le moyen de payer quand même pour VOIR des nouveautés de la semaine installé le long des murs : what a loser…
Mais ça, c’est une autre histoire, l’histoire du Knight Rider, comme mon boss m’appelait, et qui, peut-être, vous sera racontée si vous êtes bien sage et bien élevé comme je le suis pas.
À peluche…
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