31 janvier 2012 22h34 · Steve Boudrias
Rêver plus que sa tête n’est pas chose facile et toujours recommandé pour un esprit fragile, incapable de s’enivrer à la vue d’un « soleil de Pâques qui danse. »
Mais rêver plus grand que sa terre est impossible pour l’homme ou la femme qui sait toute l’importance et la richesse de son terroir ou de son territoire d’adoption.
La terre est à tout le monde, je suis de cette race de monde, disait Félix Leclerc.
La seule race possible, la seule race acceptable, c’est la race humaine, bien évidemment.
Le monde est vaste et les routes de ce monde remplies de lumières, de bruits et de fureur de vivre animent bien des hommes et des femmes d’ICI, de tous temps, de toute éternité, depuis le début de nos âges d’ancêtres tous occupés à nous labourer les champs comme on cultive une langue belle à crever la gueule ouverte en lâchant un vers de par la bouche, les yeux aux ciel, le cul dans la vase, un morceau de Miron qui coule au bord des lèvres et sur les joues en provenance de la prunelle de nos ornières infidèles:
mon amour, est-ce moi plus loin que toute la neige
enlisé dans la faim, givré, yeux ouverts et brûlés
C’est toute cette poésie d’une marche à l’amour que l’on sent dans le roman et (un peu moins malheureusement) dans le beau film de Canuel.
Dans cette démarche du Survenant, c’est un peu (pas l’entièreté du monde de jadis en Nouvelle-France) qui revient avec un conte de vaste monde à raconter comme l’aurait fait ce Canadien errant si celui-ci était revenu sur ces pas pour rentrer sur ses terres après avoir sauter, comme l’Acayenne présenté dans ce film, à bas d’un bateau sabordé, la robe en feu en train de se jeter dans l’eau, son mari emporté par le naufrage, son désir de vivre arrivé tout seul, vivant, de l’autre côté, sur le rivage. Comme une veuve endimanchée prête à croupir dans une taverne en essayant d’oublier le temps d’avant le « grand dérangement »…
Dans le Survenant de Germaine Guèvremont, on peut pressentir l’arrivée de bien des écrivaines du Canada français.
Qu’on pense à la superbe générosité lumineuse du style de Gabrielle Roy, à la beauté vibrante et étrange d’Antonine Maillet et autres monstres sacrées de la littérature d’ICI comme l’intrigante et fascinante Marie-Claire Blais.
De cette littérature perdue au milieu des hommes, dans cette démarche révélatrice d’une certaine forme d’errance immobile, dans cette offrande de l’homme qui marche sans buts, sans port d’attache, sans trop d’espoir de retour parce que les raisons du départ se perdent dans des dédales d’itinérants de l’existence enfoui dans ces beautés d’un autre monde. Moins petit, moins refermé sur lui-même, moins étranger aux plaisirs cosmopolites ou exotiques.
Dans cette littérature de l’attente et de la sublimation de l’homme qui erre et de la femme qui espère un retour plus grand que la présence humaine, plus fier que le simple retour au bercail de celui qui choisit l’exil volontaire par défaut, par manque de temps, par manque de chance, par manque de père, par manque de tout ce qu’il faut de fierté et d’appartenance à la terre de son vivant, de sa substance première, de son éternité de père en fils, de mère en fille, amen.
Dans cette littérature de l’aventure qui se raconte dans l’embrasure d’une porte qui s’ouvre à peine, d’une fenêtre encombrée par le givre qui griffe l’horizon rapetissé par les peines et les misères de l’hiver qui tombe comme la misère sur le pauvre et vaste monde; dans cette littérature de la chaise berçante, du tricot qu’on fait et qu’on défait, une maille à l’endroit, une maille à l’envers; dans cette littérature du poêle à bois qui chauffe et qui réchauffe, qui crépite jusqu’aux portes du sommeil, jusqu’au gigantesque porte du sommeil; dans cette littérature de la charpente à même les plus grands bois; dans cette émotion lancinante et clairvoyante qui chante par les forêts et par les monts; dans cette littérature du petit monde qui se sait naître, souffrir et mourir dans ce cimetière du petit bonheur la chance; dans cette littérature du témoignage d’une peine ou bien d’une honte d’être issu d’un être trop volage ou pas assez tenace pour simplement tenir le rôle de père ou de mari fidèle à sa progéniture, à sa passion; dans cette littérature du racontar, dans cette littérature des méchancetés glissées à l’oreille des espérances haletantes; dans cette littérature qui pousse comme la mauvaise herbe à travers champs, dans l’anonymat du chiendent qui peine à se faire simplement et justement reconnaître à sa juste valeur, j’y vois un champ, j’y vois comme un retour à la terre, comme une idée plus grande que le mystère, que ce silence assourdissant endommageant nos têtes, alourdissant nos coeurs du démon qui veille et qui réveille l’amour, la mort, la vie de la même manière: en criant, en beuglant, en faisant tous les temps du crépuscule qui meurt sans être vu, faute d’observations particulières.
Dans la complainte de la belle noire, dans la tristesse d’Angélina, dans sa faiblesse et dans sa gêne d’être frappé par le boitillement des femmes de l’héritage bien acquis et pourtant si mal convoité par Odilon, c’est toute une allégorie d’un monde, d’un pays, d’un microcosme du reste de l’univers à connaître qui se fait jour devant nos yeux.
Dans cette débâcle devant cet appel qui ne viendra pas, dans cet espoir d’un homme qui ne peut même pas porter son nom, de peur de réveiller la bâtardise qui creuse au fond de son être, à quel moment peut-on penser que ce récit d’ICI ne pourrait pas VOIR le jour ailleurs?
Comment peut-on croire que dans le roman d’une femme écrit ICI, on ne pourrait pas percevoir quelque chose comme l’écho lointain d’une balade homérique et chimérique en même temps?
Celle de Pénélope attendant son Ulysse, parti au loin, mais qui, au lieu d’avoir un destin héroïque, sombre dans la détresse de l’homme qui boit la mer au lieu d’aller y naviguer, un peu perdu comme dans ces contes pour buveurs attardés qu’écrira un jour un certain Michel Tremblay?
Bien entendu, j’y met beaucoup du mien dans cette histoire, dans ce film qui n’est pas si beau à VOIR… Mais le roman. Oui, le roman, qu’en dirait-on dans une classe de sixième année du primaire, aujourd’hui, dans un quartier multiethnique au coeur duquel la vie est dur à prendre, la langue dure à apprendre, l’acceptation des gens du « village » très difficile à conquérir?
Parfois, je trouve que l’on néglige énormément ce que nous sommes en essayant d’être citoyen du monde, comme on dit.
Et cette réplique du père Beauchemin à son fils adoptif et rétif, à la chevelure en flammes, n’est-elle pas révélatrice d’une vérité cachée et importante? Lorsque le père en deuil lui-même d’Ephrem dit au Survenant, après que celui-ci lui ait fait miroiter les merveilles d’une vie d’errance au loin: « Partout ou bien nulle part, c’est pareil! » afin d’essayer de conserver le moins de distance possible d’avec cet homme sauvage, rétif, craintif de tout ce qui gronde et qui se médit autour de lui… Est-ce que ce n’est pas un peu ce qui nous manque, au Québec? Ce lien de filiation, de témoignage affectif et attentif entre les générations qui travaillent dur à essayer d’aimer ce pays qui refuse de naître à chaque seconde, est-ce qu’on va encore l’espérer encore longtemps?
Parce qu’un moment donné, ça ne pourra pas toujours ne pas arrivé, l’indépendance d’un peuple finalement prisonnier de lui-même, de son destin et de ses responsabilité envers l’avenir…