26 janvier 2012 21h39 · Steve Boudrias
J’étais étudiant quand un homme en poste d’autorité m’a choisi pour avoir du pouvoir sur mes condisciples de classe.
C’était au niveau primaire. En sixième année. Par un curieux concours de circonstances, Lucien et moi, on s’est croisé à l’école primaire Ste-Jeanne-d’Arc.
Ben oui, comme dans la télésérie de Labienne Farouche…
Sérieusement, ça fait des siècles de ça.
Aujourd’hui, l’école primaire dans laquelle j’ai fait la majeure partie de mes études primaires a changé de vocation et l’école secondaire St-Clément, juste en face, en haut de la côte menant vers Sherbrooke, dans le quartier défavorisé Hochelaga-Maisonneuve.
Ho-Ma, aujourd’hui, m’a-t-on dit, depuis que le quartier s’est métamorphosé en wanna be Plateau Mont-Royal des célèbres chroniques de Michel Tremblay.
Pour moi, ce quartier-là, dans mon esprit, restera toujours une prison à ciel ouvert dans lequel j’ai grandi dans tous les sens du mot et des maux.
Un quartier si infernal que les Hell’s Angels s’y sont toujours senti à l’aise. Très à l’aise. Trop, diront certains.
Cela dit, Lucien venait de se faire rétrograder du secondaire vers le primaire. Ses méthodes peu conventionnelles en éducation des adolescents étaient si peu orthodoxes et brutales qu’elles lui ont valu d’être sans cesse repousser vers le bas de l’échelle de l’enseignement.
Et dans Hochelaga-Maisonneuve, le Bas de l’échelle n’est pas une maison d’édition populaire auprès des adolescents. C’est un sacrament de putain de merdier. Un genre de Vietnam perpétuel.
Bien sûr, j’exagère. J’écris. Alors il faut que j’en mette, nécessairement.
Ma mère adoptive, ma seconde mère, celle que j’ai dû moi-même choisir et adopter également durant cette période très pénible et très enrichissante de ma vie, était d’avis contraire. La Promenade Ontario, pour elle, c’était presque le Yellow Brick Road du Magicien d’Oz.
J’exagère encore une fois mais, c’était tellement frustrant de sortir en éclaireur pour aller chercher mes ostis de livres à la bibliothèque des frères Dufresne, coin Pie-IX et Ontario, chaque semaine, sans me faire casser la gueule, qu’il faut bien que je me venge un peu aujourd’hui en écrivant ce récit.
Ben oui, moi je blogue pas, je déblogue aujourd’hui.
J’ai décidé de raconter un bout de mon histoire en essayant d’écrire la tienne. Pas certain que ça va fonctionner mais j’essaye pareille. Je suis de même. Un gars s’essaye, comme on dit dans le quartier duquel je viens.
Faque moi et Lucien, mon super prof de sixième année de Ste-Jeanne-d’Arc (qui fête ses 400 ans cette année, en passant, bonne fête la folle!), on s’est comme rencontré dans un moment parfait.
Moi, je montais pour franchir le Rubicon du primaire vers le Styx du secondaire et lui, il continuait de descendre dans les sept cercles de l’enfer syndicalisé et bureaucratisé à l’os du système d’éducation du Québec du début des années 1980.
J’avais un seul avantage sur lui… (Non, ce n’est pas une histoire de pédophilie, tabarnak, lâche tes mouchoirs…), c’était mon passé.
Eh oui, en très bas âge, avant même d’être ado, j’étais un enfant très éveillé. J’avais vu la drogue, l’alcool, le sexe, le viol, le meurtre à l’œuvre devant mes yeux. Un beau massacre en direct de nulle part, vu par un enfant incapable de comprendre ce qu’il voyait. Les fameux yeux fermés de l’enfance, comme on dit.
Non, je ne suis pas là pour te faire braîller. Non, je n’en dévoile pas trop. Ça va aller.
Bon, mon histoire d’espion en formation avait commencé bien avant ma rencontre avec mon premier maître à penser.
Un gros bonhomme. Immense. Un pan de mur. Avec une barbe noire bouclée abondante.
Enfin, c’est comme ça que je me le rappelle pour des fins de confidentialité.
Parce que moi, si j’ouvre la machine sur le système d’éducation de colons qui a fait de lui un perdant, peut-être que lui, il a comme le goût de goûter une retraite méritée, après avoir manger son char de marde à l’année au milieu d’une bande de planqués qui ne savent vraiment pas ce que ça prend de courage et d’intelligence pour survivre à une prison pas de portes, pas de barreaux, pas murailles. La pauvreté, même un maître de l’évasion digne des prisons de haute sécurité, il aurait de la misère à s’en sortir comme j’ai pu le faire.
Moi ainsi que plusieurs de mes amis. Pas tous, malheureusement.
Une évasion réussie a toujours son lot de victimes plus ou moins consentantes et plus ou moins regrettées.
Un tel sautait mal la clôture au bon moment. Un autre était trop niaiseux pour la boucler. Tu vois le topo. Pas besoin de te faire un dessin, sans-dessein. Cela dit, sans vouloir t’offenser.
Oui, je sais, tout le monde à une histoire triste à raconter au mois de janvier quand il n’y a rien de bon à la télé.
Sauf que j’ai tellement de quoi lire en ce moment que je pourrais cesser d’écrire jusqu’à ma mort.
Mais j’écris pareil.
Je rédige mes mémoires par morceau.
C’est un truc de fou qu’on m’a appris en secondaire quatre ou cinq, en FPS, Formation Personnelle et Sociale.
Tsé, quand c’est rendu que tu suis des cours de Formation Personnelle et Sociale, il faut que tu vives comme un osti de pas d’allure.
Je te le dis comme je le pense et c’est vrai.
C’est ça qui est le pire.
Dans le temps, on disait : « Pas élever. Juste nourri. »
C’est ce que j’étais. Mon excuse? On était tous de même. Ou presque.
On rencontrait ben de temps en temps un immigrant qui avait des manières et un bon parler français qui allait avec mais, en général, à mon époque, on était une bande de caves.
Des animaux lâchés suasphate.
À l’époque de ma formation d’espion et de politicien avec Lucien, j’avais déjà fait mes classes ailleurs.
Très jeune, j’avais appris à me méfier de tout ce qui était plus grand ou plus fort que moé.
Comme j’étais un p’tit crisse de Biafra, dans ce temps-là, je me méfiais de tout le monde. Même de la première femme à m’avoir mis au monde.
Faut le faire. Je suis comme pas un cadeau. Tsé, la fameuse phrase de Jules Renard au sujet de la grue qui l’a déposé dans le chantier de construction de la vie, tu t’en souviens?
Oui, oui. La phrase gentille qui dit : « Ma mère avait de nombreuses qualités qui n’ont, malheureusement pour moi, jamais eu le temps de naître. »
Je cite de mémoire. Je suis trop fatigué pour me lever et aller chercher dans le livre ou arrêter ce que je te dis pour ouvrir wikideusexmachina pour t’impressionner de mon exactitude en tout.
En passant, si tu vois des fautes de français, c’est voulu. Je ne me relis jamais.
Je trouve ça plus beau quand c’est imparfait parce que c’est plus vrai.
Je suis un enfant de pute, littéralement, alors je ne vais pas me mettre à écrire comme un osti de grammairien de 150 ans d’âge.
Anyway, tout ça pour dire que le gros Lucien, quand il m’a choisi, je le voyais venir.
Son truc, pour bien conserver le contrôle de son groupe de sixième, c’était de dire à tous les enfants présents en face de lui : « Je sais tout. Je vois tout. Je suis toujours là. Même quand je n’y suis pas. »
C’était un peu comme un narrateur omniscient, tsé. Big Brother avant que je le lise. Un état-policier fait homme.
Un éducateur de première catégorie.
Une vraie saloperie si tendre et si dure qu’elle en devenait aimable.
Et je l’ai aimé dans la mesure de mes moyens d’enfant complètement traumatisé par les différents infinis du désespoir décrits avec un peu trop de détails à mon goût dans Céline.
Tout ça pour dire que le bonhomme avait un système de surveillance.
Lucien, en prof complètement ouf de sixième année du primaire, – capotez pas, qui est-ce qui s’était amusé, en haut lieu, à le crisser au milieu des enfants alors que sa place était avec les adultes ou les ados? ouin, c’est ça… – donc, Lucien avait une technique infaillible pour savoir comment sa brocheuse préférée avait disparue, son crayon favori envolé ou ton examen de français copié sur le voisin.
Le bonhomme était wise.
Il s’était choisi quatre stool. Quatre enfant-délateur trié sur le volet.
Un dans chaque coin de la classe, j’imagine.
D’ailleurs, il tenait mordicus à ce que nous gardions notre place, dès le début des cours.
Ça lui permettait de placer ses pions.
Moi, je devais être un fou sans le savoir parce que 1) je ne lui donnais jamais toute l’info et 2) lui devait être un sacré joueur d’échecs, parce qu’il recoupait l’information récoltée chaque semaine et devait bien s’apercevoir que je lui mentais lorsqu’il me demandait : « Steve, m’as-tu tout dit de ce que tu as vu lorsque je suis parti tel jour de la semaine. »
Le fun que j’ai eu à sortir l’information qui me plaisait sur un tel qui m’avait chié et un autre qui m’aidait à m’en sortir. Je peux pas vous le décrire.
Quand on te demande de jouer un rôle dans une pièce, que cette pièce soit de théâtre ou une salle de classe, tu la joues.
C’est pour cette raison que, depuis cette époque bénie de l’enfance élevée sous la supervision de ce génie du « crime », j’ai toujours cru une chose dure comme fer forgé : « Les meilleurs comédiens ne sont pas au théâtre, les meilleurs acteurs ne sont pas au cinéma. Ils sont dans la vie. »
Quiconque se souviendra les derniers milles d’une relation amoureuse vécue dans le déni sauront de quoi je veux parler.
Les autres, ben, tant mieux, vous êtes cocus mais heureux.
Cela dit, Lucien m’aimait bien.
Pourquoi, je ne l’ai jamais su vraiment. Peut-être parce que je lui rappelais ce qu’il était. Ou peut-être parce que je lui rappelais que l’ami devenu frère qui était mon idole et qui étudiait dans la même classe que moi était populaire auprès de tous et que, moi, j’étais comme la tapisserie cheap en train de décoller dans les coins.
Je ne souffrais pas. Je n’étais le souffre-douleur de personne.
J’avais du pouvoir en classe, celui de la délation ET de la rétention d’information. Et à la maison, ma maison d’accueil, j’avais la protection de 10 frères et sœurs, environ. On est tellement chez nous que des fois je perds le compte.
Bref, je tenais à raconter ça parce que c’est là que j’ai fait mes premiers pas en politique.
J’avais 12 ans, peut-être plus, peut-être moins, ça ne me tente pas vraiment de figer ma légende dans les détails encombrants de la précision.
Sinon, comment fabriquerait-on de la mythologie autour de mon personnage d’autofiction?
Entouéka, c’est durant cette année scolaire magique et un peu tragique – ça brassait en crisse dans cette classe-là et le Ritalin n’avait pas été inventé – que j’ai participé à ma première élection.
Président de la classe.
C’était le prix à gagner.
Moyen partout. Médiocre nulle part sauf en sport. J’avais besoin de rapporter un trophée à ma nouvelle mère toute neuve et super cool avec moé.
Je me suis dit : prend de la puissance, elle va être fier de toé.
Alors, je pose ma candidature avec l’incertitude féroce de pas gagner.
Mais quand j’ai su que mon propre frère était lui aussi de la partie, j’ai su que mon chien était mort.
Pleurez pas. Vous êtes toujours en train de pleurer au mauvais moment dans les films.
C’est quand on gagne qu’on pleure. Pas quand on perd.
Vous allez comprendre ça quand vous allez enfin être indépendant.
En attendant, la campagne commence et je me dis, coudon, si je perds, au moins je vais perdre contre quelqu’un que j’estime.
En fait, je faisais plus que l’estimé ce gars-là, cet ami devenu frère de sang, que je l’idolâtrais carrément.
Chaque fois que je parle de lui. Le frère avec qui j’ai grandi. Les gens veulent le connaître. Jouer au baseball ou à la softball avec lui. Regarder le football américain ou acheter dans son magasin.
Il a toujours été populaire auprès des filles. Et comme il attirait les plus belles, il était aussi très populaire auprès des gars.
Moi, je ne me suis jamais considéré comme un gars. Dès mon plus jeune âge, j’ai su que j’allais être une femme de pouvoir. Ma mère.
Les hommes des tavernes que j’avais déjà vu passer devant moi et les quelques rares dames que j’avais vu tomber raide saoule morte près de moi ne m’avait pas enlevé l’estime des femmes mais celle des hommes… Sans commentaire.
Alors, que je me suis dit, je vais observer comment on gagne et pourquoi les gens votent pour quelqu’un.
La campagne commence sur les chapeaux de roue, mon ami, mon frère mène dans les sondages à main levée que Lucien fait devant tout le monde et je suis presque rouge d’humiliation.
Non, en fait, je souris. Je comprends comment ça marche. T’as le choix entre un héros, un gars brillant qui réussit en classe, bon en sport et qui est charmant auprès de la gent féminine et un autre qui a l’air sorti du Seigneur des Anneaux. Le genre Golum, mais en mieux garni question poils.
Bref, y’avait même pas de course à la chefferie de cette classe sauf que… l’autorité suprême de la classe, le vrai maître de cette pièce de théâtre électorale, lui, il m’avait choisi.
Imaginez le recomptage, vous autres…
Mais avec un score trop peu serré, quoi faire?
Y pouvait quand même pas frauder l’élection pour donner du pouvoir à son homme de paille fabriqué de toute pièce pour faire chuter le golden boy de la classe de sa chaise haute.
Il lui fallait faire quelque chose.
En fait, il a attendu.
La popularité dans les sondages, voyez-vous, ça a ses bons et mauvais côtés. C’est comme une arme à double tranchant.
La bonne humeur, le vent dans les voiles, les dents qui sèchent au soleil à force de sourire, ça fait chier tous les pichous, tous les rejects et tous les losers qui subissent le contrecoup de cette popularité descendu du ciel, inexplicable.
Alors, un moment donné, mon meilleur ami devenu frère, qui se contrecrissait d’être sacré président de la classe parce que, de toutes façons, il était on the top of the world, comme on dit en mandarin, ne se souciait guère de maintenir sa popularité jusqu’au jour du vote.
Mais Lucien, lui, il n’aimait pas ça.
Le bonhomme était constamment mis au défi par mon frère dans son autorité et je savais pourquoi.
Ma mère.
Ma mère, à la tête d’une tribu d’amérindiens d’Hochelaga, elle, elle devait avoir de la poigne.
Encore ben plus que le pauvre Lucien.
Alors, imaginez à quel point mon frère le voyait venir avec ses grosses bottines.
Il savait bien que, s’il donnait les bonnes réponses, il pouvait continuer à le niaiser devant tout le monde et son aura d’intouchable ne serait jamais atteinte.
Ainsi, un bon matin. L’ordre immuable de la classe a été chamboulé.
Moi qui était attentif au moindre mouvement – j’étais un surveillant de classe, après tout – j’étais fourré ben raide.
Je comprenais pas ce qui se passait.
Mon frère, insouciant de la game, parce qu’il n’avait pas été choisi par le pouvoir en place, il comprenait pas que quelque chose s’était passé.
Lucien avait trouvé le point de faible de mon frère : les filles.
Un point faible que je n’avais pas puisque, des filles, je n’en aimerais qu’une, et elle n’avait pas encore déménagé en face de chez nous avant de se faire enlever et de disparaître dans la nature.
Donc, voilà t’y pas qu’une rousse turbulente, une petite tannante s’assoit – ou plutôt – prend place à côté de mon frère.
Là, la guerre est commencée genre deux ou trois jours après.
Parce que la fille rousse, elle, elle était populaire auprès des fuckés et des poqués.
De tous ceux que mon frère n’avait pas le temps de considéré, trop occupé à plaire au plus plaisant de la cour de récréation.
Moi, je regardais ça en coin pis je me disais… ouin, ça va fesser ben vite.
Comme de fait, mon frère et la rousse pogne une chicane, toé, et ça vire quasiment physique.
Lucien réagit pas tousuite, il attend que le mal soit fait et bien fait pour intervenir et séparer les belligérants.
Curieusement, c’est à partir de ce moment que le momentum de la campagne a tourné.
Une petite rousse diabolique, sans me demander la permission, sans même me consulter, a décidé de prendre les reines de MA (soi-disant) campagne électorale.
Trop occupé que j’étais à regarder comment le bon dieu trouvait et élisait ses favoris dans un jeu de dupes, un jeu de dés pipé d’avance, j’ai vu cette fille diabolique, osons le mot, flipper l’allégeance de tous en MA faveur.
Je capotais ben raide.
Je pouvais pas gagner, crisse.
Tout le scénario décrivait une défaite et l’autre folle s’amuse à tout changer avec son pouvoir de persuasion.
De plus, le gros Lucien riait dans sa barbe, qu’il avait abondante, et il ne faisait plus de votes à main levées, tout d’un coup.
Il voyait mon frère avoir de la misère avec elle mais il ne pouvait pas savoir une chose : elle était backée par le big boss et… moi aussi.
Calvaire, je me sentais pas ben.
Comprenez-moi bien, une victoire en classe et ça aurait été comme une « victoire à la Phyrrus », autrement dit : tu « gagnes » en classe mais, de retour chez toi, tu fais quoi?
J’étais mal.
Comment j’allais expliquer ça à ma mère nourricière?
« J’ai battu à platte coutures votre chéri par je sais pas combien de votes à cause d’un fou Braque et d’une fille diabolique à l’école. »
La honte.
Évidemment, ça n’aurait pas dérangé ma mère que je gagne mais, moi, j’aurais su comment j’avais remporté le titre.
Et quand on a une idole de jeunesse et qu’on vit tout près, très près, qu’on est aux premières loges pour le VOIR gagner sans cesse dans tout ce qu’il entreprend, croyez-vous sérieusement qu’on veut être la cause de sa perte??
Alors, j’angoisse pendant quelques jours.
Une éternité, en politique, c’est vrai que ça dure seulement queques jours.
Là, le jour du vote arrive.
Je veux plus me présenter.
Chus pus capable de VOIR ma propre pancarte électorale de merde à droite de la fenêtre en haut de la porte de la classe.
Je veux mourir.
Pourquoi Lucien ne veut pas que je lâche, que je déclare forfait pis toute?
Pourquoi je suis l’instrument de mon propre malheur?
J’y pense un peu puis, l’éclaire jaillit!
………………………………..
Lorsque Lucien me prend à l’écart, le lendemain ou le surlendemain du vote après ma défaite-surprise, il va me poser les questions qui vont faire de moi la bête politique que je suis aujourd’hui.
- Steve, sais-tu pourquoi tu as perdu ton élection à la présidence de la classe?, qu’il me demande.
- Je sais pas. Je suis étudiant. Je suis pas payé pour savoir les réponses avant d’avoir étudier les questions.
Lucien hoche la tête, la barbe suit car ce n’est pas une fausse barbe de marxiste, c’est une vraie barbe de révolutionnaire de l’éducation politique qu’il a et il me regarde, faussement fâché et visiblement déçu de m’avoir vu le décevoir.
Un peu compliqué, je sais.
Disons simplement qu’il est déçu que je n’ai pas répondu à l’appel. Que je n’ai pas jouer le rôle qu’il avait planifié de me faire jouer dans sa pièce.
Bref, j’ai chié dans’ pelle.
Comme du monde.
Et je m’en fous.
Je m’en fous parce que c’est pas lui qui va revenir dans un foyer nourricier dans lequel tu dois garder profil bas jusqu’à l’adoption.
Et la tabarnak de DPJ qui prend son temps. Qui comprend rien, crisse.
Il me faut une famille. N’importe laquelle. Pour apaiser mon angoisse de la solitude éternelle et de la réalité blanche des gens qui n’ont plus d’espoir.
Six ans, que ça va prendre.
Je vais même devoir refuser un héritage considérable de mon géniteur inconnu pour rester là, dans la dèche avec ma mère et ses dix enfants dysfonctionnels.
Qu’est-ce qu’un gros con de prof devenu pro-ML ou pro-Mao peut ben comprendre à ça, le sentiment de la perte originelle?
Qu’est-ce qu’il peut savoir du sentiment d’être un imposteur déjà en partant dans’ vie!
Tout le temps.
Constamment en train de mentir parce que la vérité est pas dieu croyable.
Parce que tu travailles temps double pour des ostis de cons qui savent pas se rassembler ensemble pour faire quelque chose d’indépendant.
Vraiment, Lucien? Tu penses vraiment que je vais te la donner ta victoire électorale-bonbon?
Mange de la marde.
J’ai choisi ma famille électorale depuis longtemps et je ne suis pas de ceux qu’on achète avec du pouvoir occasionnel partagé en cachette au détriment des autres copains de la classe!
Fuck you and everybody who talks shit like you!
C’est ce que je me disais en regardant Lucien tout déçu que j’embarque pas dans son histoire de marde.
J’aime ma mère comme personne. Pas davantage que tout le monde.
Je veux dire que j’aime à MA manière.
Avec dureté. Avec tendresse. Avec une fermeté qui commande le respect, qui l’inspire, pas qui l’impose ou qui instille la peur chez les autres.
Dès mon plus jeune âge, la délation pour la délation ou le pouvoir pour le pouvoir, ce n’était pas mon trip.
J’avais à cœur des intérêts bien plus importants.
J’avais une famille à qui plaire.
Une famille qui n’était pas la mienne mais que j’allais faire mienne.
On dit toujours que les enfants se font adopter par leurs parents mais c’est faux !
Les enfants doivent adopter leur future famille politique.
Ce sont eux qui doivent travailler à faire vivre leur fraternité factice.
Parce que cette fraternité « fausse » vaut mieux qu’une vraie entreprise politique de pouvoir de merde vouée à l’échec.
Lucien a essayé de me blesser ce jour-là de ma première et seule défaite électorale significative, la seule qui m’a appris à quel point tout était sale en politique mais à quel point on pouvait rester propre dans la vie en la pratiquant.
Il m’a dit : « Steve, tu sais pourquoi tu as perdu ton élection ? »
J’ai fait non de la tête mais j’ai pensé OUI.
Alors, croyant m’atteindre au cœur, il m’a dit : «Parce que tu as voté pour ton frère et que l’élection s’est décidée sur une seule voix. »
Il croyait bien être capable de m’atteindre avec ce pieux mensonge mais j’avais vu neiger avant lui.
Car je savais qu’il me mentait et il savait que je mentais.
Mais le meilleur mensonge, le mensonge le plus noble, le plus méritant, c’était moi qui le faisait parce que je préservais un rêve que ce grand Lucien croyait perdu ou annulé.
Mais, Lucien, j’ai des petites nouvelles pour toé.
Un rêve, comme une bonne idée, ne meurt pas si Rolland décide de défendre Charlemagne au bon moment en soufflant dans l’olifant.
Un jour, un jour, que je me disais. J’aurais ma revanche sur ce type d’éducation spéciale qu’est la politique de terrain et je pourrais transcender ce mal nécessaire qu’on appelle abusivement la démocratie en terre d’Amérique.
Gagne la foule. C’est ce que je me suis toujours dit. Et c’est pourquoi je suis devenu un espion malgré moi, malgré lui, au cours de ma petite et courte vie, à peine commencée.
Et toi, que vas-tu faire pour ton pays, ton rêve ?
Vas-tu vraiment l’abandonner plus facilement qu’on voudrait que tu le fasses parce que Duceppe est dans la tourmente ?
Bien sûr que NON.
Parce que toi aussi, on te l’a appris : un NON, c’est un OUI au changement !
Le vrai.
Celui qui fait de ton « pays vaincu » un pays !
Alors, lève-toi, bonhomme ! Le printemps s’emmène. C’est le temps de répondre aux sondages… ;-)