22 janvier 2012 1h35 · Steve Boudrias
Écrire. Laisser une trace. En hiver, cela revêt un tout autre sens que lorsqu’on en parle au printemps ou bien en été.
Au printemps et en été, on peut sentir les gens comme en état d’apesanteur, emportés qu’ils sont par l’insurmontable légèreté de l’être.
Mais en hiver, tout commence par une neige folle et abondante.
Tout commence par un maquillage intégral. Un maquillage sans couleurs. Une gigantesque nappe blanche.
- Oh, comme c’est beau! Des flocons gros comme le poing!
Et puis, une semaine ou deux plus tard, le charme se brise.
Et les flocons charmants, ces cristaux flottants se transforment en matière à scandale via miss météo interposée. Et c’est le poing en l’air, presque, le tremblement au corps, les dents serrés que l’on maudit une saison aussi calme et paisible que l’hiver.
Quand la nature se fige. Quand tout ce qui vit devient nature morte. Givre sur glace. Trottoir givré. Boulevards des rêves d’hier brisés, bloqués, à peine déneigés.
L’hiver est là. Impérieux. Venteux. Il décoiffe. Il agite les membres. Surchauffe les sens avec son brûleur éolien. L’hiver enrage le monde, le plonge dans une longue plainte agonisante post-party-des-fêtes.
Émergeant de la léthargie familiale du temps des fêtes, à travers la défaite du grand club qui ne procure plus sa dose habituelle de fierté par procuration, la crise.
La crise.
Pas la crise du verglas.
Non. La crise au PQ, mes amis.
Et on y va dans tous les sens sur Twitter.
À gauche, à droite, au fédéral, au provincial, à l’ONU, à l’UNESCO, etc. On cite Amnistie International, on diabolise Stephen Harper, on s’étend à perte de vue sur le progressisme alors que la province devient de plus en plus conservatrice dans ces jugements et de plus en plus âgée dans sa constitution démographique.
Comme si on ne comprenait ce pays qui n’est plus, qui n’est pas un pays.
Le Québec me tue, disait-elle. Elle est complètement folle, disait-on.
C’était il y a longtemps. Une éternité en politique, comme dirait le refrain et le cliché usuels.
C’était au temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. L’indépendance, en ce temps-là, ne souffrait pas de contradictions. L’indépendance du Québec était en marche.
Peu importe avec qui, on marchait, c’était indiscutable.
Parti Québécois, Parti Vert, Action Démocratique du Québec, tous étaient de la partie, sous le même parapluie pour le OUI au grand soleil.
Nous voulions un pays et nous allions l’avoir.
Mais nous fûmes commandités, achetés en paquet et revendus à l’unité au marché noir de l’improvisation mixte ayant pour thème « corruption », « mensonge » et « malhonnêteté intellectuelle ».
C’était le bon temps.
Il y avait les bons et les méchants. Les indépendantistes et les fédéralistes.
Et puis, Stephen Harper a gagné.
Une fois. Et puis deux. Minoritaire minotaure solitaire traçant le fil d’Ariane de la débâcle libérale canadienne.
Coalition inattendue, soudain. Coup de théâtre. La politique fait des amis étranges, prononcé à l’anglaise pour faire plus vrai et machiavélique.
Tout ce qui est exprimé en anglais est diabolique.
Repeat after me. You are slaves.
Répétez après moi. Vous êtes caves.
L’hypnose des masses. La faillite des élites françaises, canadiennes-françaises, non : québécoises.
Le mépris pour le voisin. Son voisin ? Non. LE voisin. Cet être éloigné à qui l’on n’adresse jamais la parole, sauf sur Twitter sans s’en apercevoir.
Le pays à naître est dans votre tête. Pas ailleurs.
Il s’agit d’un poème qu’on raconte pour mieux s’endormir en rêvant le soir. En attendant la St-Jean durant laquelle on fera semblant d’être fière de notre langue et de notre histoire de vaincus ou de conquis.
La Belle Province. La belle affaire. Toute va être korrec’ !
L’économie d’abord, OUI. Le nationalisme du propriétaire. La gouvernance souverainiste. L’indignation faite homme. L’option virtuelle. Le vide, le manque d’humanité de tout ça. Ce grand vide bleu. Cette éternité tournoyante perpétuelle qui n’apprend rien d’elle-même et de ses tournoiements fraternels.
L’hiver. Mon pays c’est l’hiver.
Hier, c’était un pays, mon pays.
C’était une chanson. C’était un slogan. C’était un homme frisé monté sur une table haranguant la foule : « C’est ça qu’on câlicé dehors, le machin truc au soir ! », disait-il avec conviction.
Le Parti Québécois. Parti de l’affirmation tranquille, affairiste et tortueuse.
Le Parti Bourgeois agissant comme une bande de rebelle pour la plèbe.
Une population qui s’enrichira matériellement très vite et s’appauvrira spirituellement aussi rapidement.
Le PQ, parti d’une génération, dit la rumeur populaire. Le PQ, parti de la rupture. De la cassure au creux de sa filiation, au cœur de ses racines fragiles et pratiquement exposées hors terre.
Le parti Libéral. Un parti qui prendra des libertés avec tout un chacun et ses lois et ses règles. Le parti des amis qui sont en fait des copains comme dans copinage.
L’Action Démocratique du Québec. Le parti de l’interaction médiatique. Le parti d’un seul homme énigmatique. Une girouette en devenir qui perdra le Nord dans une descente aux enfers identitaires insensées. Comme fabriquée de toute pièce en laboratoire, en studio, au milieu d’une tour à bureaux. L’illusion tranquille qui se prend pour un éclair de lucidité.
Et maintenant quoi ?
La coalition. L’espoir d’un énième rassemblement multicolore et multipartite. Le gang bang organisé dans une arrière-boutique de la lucidité des chambres de commerce.
L’avenir. L’avenir d’une génération qui plaint la suivante davantage par sentiment de culpabilité et opportunisme crasse que par réelle honnêteté.
Le Québec du XXIe siècle. Un Québec sans dessus dessous. Qui vote comme personne ne vote au Canada, mon pays mon profit, tant mieux ! Le pays de la piasse qui n’a plus à rougir de rien. Qui bombe le torse et un pays d’Extrême-Orient en même temps. Le pays, ce grand pays qui s’est senti poussé de nouveaux testicules depuis qu’il s’est vu propulsé au rang de superpuissance énergétique. Sorte d’Arabie Saoudite du Nord qui sort du chômage Amnistie Internationale, elle-même ! Ce régime sec, froid et royal qui administre l’art comme une tache sur un mur déjà sale à force de servir de paroi à des enfoirés en costume trois pièces qui ne sont jamais tout à fait propre de leur personne. Le Canada, grand pays de par sa géographie qui n’a plus de raison d’être humble tellement son chauvinisme olympique est grand.
Le Canada, promesse de Jean Charest faite à ses enfants. La seule promesse intelligible et perceptible du plus nationaliste de tous les PM de l’histoire du Québec depuis Duplessis et Mercier avant lui. Même lignée, même attachement au pouvoir, mentalité et réputation différente pourtant.
Bref, mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver qui s’allonge, qui s’étire péniblement comme les séries éliminatoires dont le tableau de sélection vous a éliminé dès la première partie.
Un pays qui se fait appeler Nation par un homme qui néglige l’ensemble des consensus évidents de la province mais qui, soudain, depuis ce moment précis de la reconnaissance factice dans un parlement qui n’est pas le sien depuis qu’il n’est plus sis à Montréal, devient une abstraction de lui-même, l’ombre de ses plus grandes réalisations et la faillite de la moindre ambition actuelle.
Le Québec est en crise ? Non, il est en convulsion. Épileptique jusque dans ses élucubrations politiques. La langue retournée dans la gorge, son corps social secoué de spasmes informatiques incessants. Une société toute entière vouée inconsciemment à s’écraser devant la moindre entreprise privée qui fait l’intéressante.
Un monde, un petit monde, un gros village global divisé en quartier. Le quartier latin, le Plateau, la haute et basse ville, le royaume du Saguenay, la Beauce en business, etc.
Le Québec, un pays vieillissant, agonisant dans son jus de nationalisme imbuvable. Une province qui freine et qui jure qu’elle avance en même temps. Une plateforme qui fait du surplace sans puiser au cœur de ses ressources humaines.
Québec, province du chômage, de la péréquation phénoménale, de la dépendance totale, du double emploi de fonctionnaire, du dédoublement d’impôts ridicule.
Québec, ton rétrécissement à la hauteur des grandes eaux qui marchent et se jettent dans l’océan de par lequel tu viens et reviens sans cesse. Comme le flux et reflux d’une marée nauséeuse.
Foglia disait que nous étions en proie à la démocratie qui s’exprime comme une envie de chier trop pressante, irresponsable, délirante presque à force de ne point se nourrir elle-même de ses quatre vérités.
Je dirais davantage que ce pays qui refuse de naître a le va-vite dans toutes les directions, ce qui lui permet de faire du surplace ? Non, pire encore, de prendre bien soin d’aller nulle part.
Enfin, mon pays, ce n’est plus un pays, c’est l’hiver de force de Ducharme, c’est l’orage de Gauvreau, c’est la charge à fond de train d’une colère digne de Godin. C’est une faillite en puissance à défaut d’être une révolte en fin de parcours.
Oui, le modèle québécois prend feu. Incendié par ceux qui jadis, hier, éclairait la population de ses plus grandes illuminations transitoires.
Que voulez-vous ? Quelle direction avez-vous ? Que comprenez-vous de la démocratie ? Y êtes-vous dans ce pays, habitant de l’invisible état d’esprit du pionnier en partance pour l’ailleurs, incapable de jouer les survenants en son propre foyer d’incendies.
Québec en perdition. Québec en crise. Québec à la croisée des chemins qui ne mènent nulle part parce que la peur à les deux mains sur les yeux au lieu de les avoir sur les hanches.
Que l’on décide d’être plus Québécois ou que l’on vote pour l’Avenir ou la Solidarité… j’aimerais qu’on me dise une seule chose : est-ce un hasard si l’ACTION démocratique du Québec nous déserte au moment précis au cours duquel nous aurions besoin d’écrire une autre page de notre histoire en péril, en voie de disparition dans les écoles faute d’être capable d’exister nous-mêmes face à ceux qui ont faim d’une terre nouvelle et non pas d’une complainte perpétuelle.
Oui ou non, mon Québec n’est pas de ce monde, de cette race de monde qui se voit toujours plus petite, plus restreinte qu’elle ne l’est dans ses ambitions et ses nombreuses déclinaisons ethniques et géographiques.
De combien de coups de pied au Q devrons-nous avoir besoin pour s’éveiller enfin de notre coma volontaire et de notre manque d’ardeur collective ? Un jour, une semaine, un mois, un an, un siècle ?
La saison prochaine, tout devrait mieux aller. La claustrophobie et la schizophrénie laissant le pas au grand air des ritournelles du printemps et de l’été. Ce temps chaud si propice à l’ébullition sociale que nous n’exercerons pas. Trop heureux de soutenir l’apathie et l’indifférence que l’on ne tolérerait pas chez un ami, chez un proche ou dans sa famille… mais que l’on accepte aisément chaque fois que l’on parle de former un autre pays. Une autre dimension politique. Un autre régime. Un nouvel avenir. En échange de celui d’hier, un présent pour les enfants de demain.
La suite au prochain épisode…