L’Église du marketing "spirituel"

15 janvier 2010 11h23 · Steve Boudrias

 

Une excellente chronique de Steve Proulx présentement « à l'affiche » sur ce site m'a rappelé une anecdote sur l'Église de Scientologie située sur la rue Papineau, à Montréal.

 

Il y a de cela plusieurs années, alors que j'étais à la recherche d'un emploi et que mes démarches pour décrocher un emploi acceptable transformait une journée pénible de pèlerinage prolétarien en cauchemar quotidien, j'ai décidé sur un coup de tête d'aller m'informer sur l'offre d'emploi affichée par l'église en question.

 

L'affiche annonçant un emploi disponible au sein de l'organisation ressemblait à n'importe quelle annonce du genre. Bien visible, à la vue des passants.

 

À l'époque, l'organisme soulevait encore moins de questions qu'aujourd'hui et œuvrait encore plus discrètement auprès des individus les plus crédules et fragiles de notre société de consommation.

 

Bref, découragé par une journée de recherche d'emploi déprimante au possible et amusé à l'idée d'avoir une anecdote comique à raconter à la fin de ma semaine, j'ai décidé d'aller m'informer au sujet de l'offre d'emploi – même si je savais très bien à quel point celle-ci était fort probablement une arnaque pour attirer de nouveaux fidèles au sein de cette « église ».

 

Ce que j'ai découvert ce jour-là ne m'a pas laissé un souvenir humoristique. Bien au contraire.

 

Je me souviens plutôt d'une secrétaire m'accueillant d'une manière tout à fait surréaliste en me faisant l'apologie du créateur de l'Église de Scientologie comme si ce dernier était toujours aussi vivant que le Christ lui-même !

 

Celle-ci était presque en transe, visiblement sous le choc d'un lavage de cerveau un peu trop intense ou efficace. Ainsi, avec force gestes et pointage de doigt en direction du buste en bronze placé dans la salle d'accueil, celle-ci répétait à profusion le nom de L. Ron Hubbard en glorifiant son nom pour des « raisons » qui m'échappent encore plus aujourd'hui qu'elles m'échappaient au moment ou elle m'en confiait la substance. C'était L. Ron Hubbard ceci, L. Ron Hubbard cela, sur un ton précipité frôlant la possession.

 

J'avais l'impression étrange d'être en présence d'une personne passionnée par la musique classique et qui me parlait du génie évident de Beethoven comme si celui-ci se trouvait dans la pièce. Le problème c'est que « Terre, champs de bataille » de Ron est loin d'être aussi valable culturellement que peut l'être « l'Ode à la joie » de ce bon vieux Ludwig.

 

Le problème, également, c'est que le « génie » L. Ron Hubbard avait transformé cette pauvre femme dans la quarantaine. Elle qui aurait pu œuvrer dans un commerce un peu moins douteux, celle-ci se trouvait plutôt devant moi en train d'enchaîner des éloges exagérées à propos d'un prophète des temps moderne et me faire l'apologie d'une ribambelle de documents recouvrant presque qu'un mur entier dans la pièce figurant en face d'elle.

Et comme le souligne avec pertinence Steve Proulx dans sa chronique, l'Église de Scientologie fonctionne beaucoup en basant son succès financier sur la vente de « matériel éducatif ».

 

Quand on connaît le caractère prolifique de l'auteur à l'origine de ce mouvement, on peut aisément deviner que ce n'est pas ce qui manque dans cette « église ».

 

Église que l'on ne peut malheureusement pas qualifier de « secte » en Amérique du Nord parce que, justement, de nombreux jugement des plus hautes cours de Justice aux Etats-Unis, par exemple, ont reconnu le officiellement et publiquement le caractère religieux de l'organisation multinationale.

 

Et c'est là que commence le problème que peut avoir une société cherchant à protéger ses citoyens d'une organisation usurpant le titre de religion au profit de quelques membres bien en vue (comme les stars s'associant au mouvement) ou des individus beaucoup plus discrets exploitant les dispositions légales de tous les États dans lesquels ils s'implantent afin de faire jouer les règles d'exemptions fiscales réservés aux organisations religieuses.

 

D'après moi, d'ailleurs, l'Église de Scientologie est avant tout une organisation de « marketing spirituel » construite à l'aide du même type d'organigramme que celui utilisé par une multinationale. Une multinationale offrant à ses plus fameux membres de bénéficier d'un excellent véhicule d'évasion fiscale et à d'autres individus sans scrupules l'occasion d'abuser de personnes anonymes plus fragiles mentalement.

 

Tout ce que j'affirme sera d'ailleurs confirmé par la suite, lors de la visite dont je vous fais part ici.

 

 

Science religieuse vs Science humaine

 

Pour en revenir à ma demande d'information concernant l'emploi supposément disponible ce jour-là à l'Église de Scientologie, c'est une question très simple – que je vais pourtant devoir répéter plus de trois fois sans être en mesure d'obtenir un réponse claire – qui me permettra de continuer mon périple au sein de l'organisme.

 

Ainsi, étant incapable de savoir quel type de poste l'organisme cherchait à combler ou quelles compétences spécifiques étaient requises de la part de la personne recherchée afin d'obtenir le poste, la dame à l'accueil renonce à m'éclairer sur cet aspect de la question (après m'avoir pourtant dit que l'Église de Scientologie allait m'illuminer religieusement à peine quelques minutes auparavant) et me présente à un homme au milieu de la quarantaine avec un début de calvitie.

 

Bien habillé et tout, le monsieur. Et, surtout, beaucoup plus posé que la secrétaire.

 

Pour un instant, l'aspect du local dans lequel je me trouve pourrait laisser croire que je me trouve dans une agence de voyage quelconque.

 

Malheureusement, ce n'est pas le cas et l'individu qui me parle alors évite scrupuleusement de me dire clairement quel poste l'Église de Scientologie cherche à combler à ce moment-là.

 

« On va vous trouver une utilité, monsieur, en temps et lieu, après avoir fait votre connaissance. », me dit-il sans sourire mais en affichant un air concerné par la perdition de mon âme. Ou si ce n'est mon âme, quelque chose d'équivalent dans le langage obscur de la Dianétique.

 

J'ai beau douter ouvertement devant le responsable de l'endroit de la valeur de mes capacités personnelles et ne pas VOIR en quoi je pourrais être utile à l'Église de Scientologie, rien n'y fait.

 

La vidéo corporative au service du prophète Hubbard

 

Alors, puisque la secrétaire ne m'éclaire pas et que le représentant de l'Église arrive au bout de ses arguments de vente ésotérique et que notre conversation à trois s'enlise dans un cercle vicieux très peu productif, l'homme représentant l'Église décide de passer à l'étape suivante : la vidéo corporative.

 

« Vous allez VOIR, après avoir visionné ce petit documentaire, vous comprendrez mieux ce qu'on fait ici et ce que vous pouvez faire pour y contribuer. », me dit-il alors, et je cite approximativement.

 

On m'invite donc à entrer dans une pièce plus large que longue dans laquelle se trouve deux ou trois rangées d'une demi-douzaine de chaises en plastiques plutôt confortables. Comme n'importe quelle chaise de réunion fournie par une compagnie organisant une session d'information pour vous enrôler dans une entreprise de marketing direct évoluant au « porte à porte ». Et comme dans n'importe quelle salle de réunion d'une entreprise de marketing qui se respecte, on y a aussi installé un gigantesque écran de télévision. Ma visite se passe avant la mode des télévisions au plasma, je le rappelle.

 

Bref, la vidéo corporative commence. On dirait une espèce de reportage documentaire que l'on diffuse parfois au Canal D. La narration et l'introduction ressemble d'ailleurs au ton employé par le « documentaire » sur la fin du monde basée sur le calendrier Maya mais cette fois, on y présente l'illumination spirituelle à la base de la « science religieuse » imaginée par L. Ron Hubbard.

 

On y voit une espèce d'introduction abusant des levers de soleil et des paysages à saveur spirituel pour faire une espèce de condensé des différentes religions ayant conquis l'humanité depuis l'aube des temps. On comprend que le génie de Ron a fait une bonne synthèse de tout ça et qu'il a mis la « science » de la Dianétique au service de l'Humanité souffrante. Une humanité qui souffre surtout de la psychologie.

 

Ce qui est clair, c'est que la Scientologie s'attaque avec virulence à la psychologie et on n'y va pas de main morte quand il s'agit de faire le procès de cette science humaine. Vous voyez le danger de l'affaire ou il faut vous faire un dessin ? Non ? Eh bien, sachez qu'en utilisant des témoignages à profusion de membres blessés par la science moderne (comprendre ici la psychologie), on y présente au milieu de tout ça des citations d'experts plus ou moins identifiables qui affirment sans ambages qu'un être humain peut se passer de toutes ses théories dommageables pour la croissance personnelle d'un individu en quête de renaissance spirituelle.

 

Ce n'est pas tout. La vidéo corporative en rajoute et, en se basant sur de nombreux jugements de cour des différentes cours suprêmes de différents États des États-Unis d'Amérique, l'Église de Scientologie s'appuient sur ces gains législatifs impressionnants (et surtout scandaleux) pour se donner encore plus de crédibilité.

 

Et puisqu'on présente l'organigramme de l'Église de Scientologie en essayant aussi de la faire passer pour une entreprise multinationale bien organisée et imposant le respect, le tour d'horizon est complet.

 

 

Une "science" qui débouche sur une chapelle !

 

Enfin, qu'y a-t-il au bout de tout ça, vous demandez-vous ?

 

Qu'y a-t-il au bout de cette contestation inquiétante de la psychologie, au centre de la récupération de l'aura de certaines vedettes populaires, au cœur de cette entreprise d'évasion fiscale déguisée en attrape-gogos nouvel-âgeux ?

 

Que reste-t-il de plus à rajouter à une « science » comme la Dianétique pour former une religion acceptable aux yeux d'un système de justice basée dans un pays démocratique ? Une chapelle.

 

C'est tout ce que ça prend pour transformer une entreprise douteuse reposant sur une «science » hautement discutable pour créer l'arnaque corporative parfaite et abuser de la vacuum spirituel laissé par une société de consommation triomphante. Triomphant même de la démocratie, du bon sens et de la science.

 

La Scientologie est un cancer social, ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre ça ! Et pourtant, l'Église de Scientologie a pignon sur rue. Cette même rue qui porte le nom ayant donné lieu à cette fameuse expression. Mais ce n'est pas tout. L'organisation compte prendre de l'expansion à Québec prochainement.

 

Bonjour le progrès !

 

RAJOUT du 18 janvier 2010

Pour ceux qui veulent en savoir plus, je vous propose un jeu. Il vous suffit d'aller dans une bibliothèque publique près de chez vous et je vous parie un petit huard que vous trouverez un ouvrage sur la Dianétique ou carrément plus d'un ouvrage de référence sur la Scientologie… Édifiant. Le livre comme outil d'endoctrinement offert généreusement au public par le biais de son réseau de bibliothèque. Gracieuseté de la "générosité" bien organisée des adeptes de la philosophie déjanté du bon Ron.

Pour ma part, j'ai découvert deux gigantesques ouvrages sur l'Église de Scientologie et ses nombreuses ramifications à travers le monde… d'ailleurs, on y rappelle que l'organisation a remporté une victoire judiciaire sur le gouvernement du Québec car l'Église de Scientologie située sur Papineau a usurpé la vocation religieuse du bâtiment dans lequel elle fait ses affaires auprès de la population !

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    Marc Lacasse 15 janvier 2010 · 17h19

    Le Ministère du Revenu du Québec accorde le statut de corporation religieuse à la scientologie. Comme l’a suggéré Mgr Ouellet, le gouvernement devrait songer à modifier la loi. Quand ça vient du Primat catholique du Canada, ça donne une toute autre perspective. Le Ministère du Revenu n’a pas à définir ce qu’est une religion. Il peut par contre tout à fait définir ce qu’est un organisme de charité ou un organisme à but non lucratif. Les exemptions d’impôt devraient être un privilège, pas un droit.

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    Steve Boudrias 15 janvier 2010 · 17h39

    En effet, monsieur Lacasse, je crois que votre proposition et la déclaration de Mgr Ouellet est tout à fait pertinente.

    Toutefois, je doute de la volonté politique nécessaire à ce type de modification légale.

    La plupart du temps, on légifère lorsqu’un pauvre hère se fait dépouiller de ses biens, de sa dignité ou des deux en même temps.

    Pour ma part, je crois qu’un reportage télévisuel dans le style des « Francs Tireurs » pourrait amener le débat un peu plus loin sur la place publique AVANT que cette organisation ne cause des dommageables irréparables à ne serait-ce qu’une personne. Prévenir au lieu de guérir, finalement.

    Enfin, cela dit, merci de votre commentaire, cher monsieur ! J’ignorais comment le Ministère du Revenu du Québec évaluait le statut d’un organisme à vocation religieuse d’un point de vue légal et, surtout, sur une base fiscale.

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    Marc Lacasse 15 janvier 2010 · 18h25

    Le gouvernement a déjà modifié une loi dans un cas pareil: la loi sur le financement des municipalités, suite à une commission sur le sujet vers 1999. Les représentants des municipalités s’étaient plaint de la loi de l’époque, trop permissive quant aux exemptions de taxes municipales accordées aux corporations religieuses. Le mot «secte» se retrouve même dans le rapport final. Dorénavant, une corporation religieuse peut obtenir une exemption de taxes de la ville, sauf si les activités dans l’immeuble sont de nature a amener un revenu (e.g. vente de livres, de cours et de thérapies). Ce n’est pas le cas de la scientologie. C’est un bon canevas pour le Ministère du Revenu.

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    anonymous 15 janvier 2010 · 23h03

    Pingback depuis Voir: ?La secte parfaite? – Why We Protest | Activism Forum

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    anonymous 16 janvier 2010 · 01h06

    Pingback depuis Twitter Trackbacks for L????????glise du marketing "spirituel" – Aquaplanant [voir.ca] on Topsy.com

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    Julien Latour 22 mai 2010 · 16h22

    HAHA!. Je comprends que trop bien, j’ai moi même passer par la un moment donné, ai vu la secrétaire. Genre de phénomène névrosé incroyable, les yeux grands fermés. Me souviens aussi la statue en bronze mais surtout les genres d e ois en rentrant affiché sur le mur. Complètement débile cette philosophie.

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Steve Boudrias

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