9 janvier 2010 21h22 · Éric Messier
Sur ce côté de la Terre 8/10
Leçon de patience…
Paul
Piché, icône de la chanson québécoise malgré lui, a eu 58 ans et
apparemment il n’en a que faire. Le revoici avec un album qui,
tout compte fait, fera grand plaisir, sans être à l’abri des
reproches, d’autant plus qu’il s’est longuement fait attendre.
Paul
nous avait habitués à un nouvel album aux cinq ans ou à peu près, mais
cette fois, avoue-t-il lui-même, il a « passé un tour ». Le temps a
tellement passé que son fils Léo est devenu entretemps un homme qui participe maintenant au disque de son père, à l’écriture et à
l’interprétation.
Il s’est passé presque 10 ans entre Le Voyage (son
meilleur en carrière selon moi) et ce nouveau, très bon. Mais ne vous
attendez pas à un renouvellement à tomber de votre chaise.
Soyez prévenu que Piché se permet un peu de recyclage et que vous ne l’aimerez pas à la première
écoute.
Dès la première plage – Arrêtez, le son et la voix nous rappellent la chanson titre de son album L’instant, de 1995. De fait, sachez que les deux disques se ressemblent énormément,
tant dans le propos que les arrangements et les textures sonores.
Arrêtez nous rappelle que Piché est resté la personne engagée qu’on a connue dès son premier disque, À qui appartient l’beau temps,
à l’époque de la barbe, de la chemise à carreaux et des bottes de
travail. Un accoutrement qui est devenu un emblème, mais que Piché a vite
abandonné.
En effet il est rassurant d’entendre Piché raviver son engagement humain et social, un aspect que ses trois albums précédents (Le voyage, L’instant, Sur le chemin des incendies)
laissent moins paraître, eux qui parlent plus d’aimer que de chialer.
Il est agréable de voir que Piché est encore capable de défendre des
positions, à notre époque mollassonne.
L’intérêt monte d’un cran à la deuxième piste, l’intrigante et sombre Victimes et assassins,
soutenue par des arrangements de violoncelles et autres cordes. Par
contre je ne suis pas sûr de bien comprendre de quoi elle parle.
Arrive ensuite La vie, qui est un remake de Rien ne m’apaise (Le voyage).
Son apparente simplicité à la Kevin Parent, voire sa nudité, la rendent
irrésistible. Cette chanson est si mignonne et réconfortante qu’on lui
pardonnera aussi des rimes douteuses : « Rien
n’arrêtera cette course folle / et si on pointe au cœur du mal / juste
une idée qui n’est pas molle / sera taxée de radicale ». C’est pourtant cette même chanson qui compte parmi les plus belles rimes : «
Et puis on creusera la bêtise / Jusqu’à ce qu’elle nous enterre debout.
/ C’est l’ambition qui rivalise avec le mauvais goût. / On déplacera
pour prendre un sou, la mer, les fleuves, les océans. / À la fin il n’y
aura qu’un trou pour se mettre dedans. »
Je pense à toi est un rock dont le rythme soutenu et la mélodie accrocheuse – surtout le refrain – donnent un résultat remarquable. Avec L’enfant prodige, c'est la plus entraînante de l'album; elle est faite sur mesure pour passer à la radio.
Les ruisseaux
est d’une beauté irrésistible et d’une profondeur remarquable, encore
une fois tant du côté du propos que de la musique. Au risque de se
répéter : elle aurait très bien trouvé sa place sur L’instant.
Jean Riant, avec
ses sonorités de folklore irlandais, n’entend pas à rire. On se demande
auquel de nos premiers ministres elle pourrait être dédiée… C’est un
rock sérieux qui se démarque du reste du disque, nous montrant un Piché
qui en a marre de certaines conneries.
La facture de Rien au monde, un rock simplet et efficace dédié à l’amitié, nous ramène vaguement 30 ans en arrière, quelque part entre J’aurai jamais 18 ans et Essaye donc pas, et
c’est une bouffée d’air frais appréciée au travers des sérieuses
préoccupations de Piché. Elle va jouer souvent à la radio et tout le
monde va l’aimer, pas seulement les madames.
L’enfant prodige,
une envolée pop rock qui se donne des airs de U2, vise dans le mille.
C’est un moment fort parmi les 10 plages et un genre que Piché nous a
rarement fait entendre. C'est tout simplement une chanson très bien écrite; elle achève que déjà on veut la refaire tourner.
Les grands oiseaux blancs, est un remake flagrant de Étrange (Sur le chemin des incendies). Assez ennuyante, on aurait pu la laisser tomber; de même que Cette nuit nous appartient,
qui a aussi des airs de déjà vu. Cela aurait donné un excellent album à
huit ou neuf chansons, comme le sont les autres de Piché.
Côté
technique, certaines chansons sont inutilement longues (je me suis
permis de les raccourcir pour mon usage personnel), et les hautes sont
parfois trop insistantes. Sur ce côté de la Terre inclut quelques plats réchauffés, mais il est quand même légitime, quitte à le réduire à huit chansons.
Commentant son impact sur la chanson québécoise,
Piché a déjà estimé, humblement, que ce n’est « pas grand-chose ». En
effet, quatre disques en 20 ans, 38 chansons, ça n’a rien de «
prolifique », mais ça nous force à mieux apprécier chacune
d’entre elles. Et Piché sera sûrement le premier à prêcher la qualité
au lieu de la quantité.
Le Voyage, critique publiée dans « QUOI » (nov 99) 9/10
Le 9e album de Piché est paru le 9e jour du 9e
mois de 99. En numérologie, le 9 signifie les neuf muses, l’inspiration
durable, la fin des choses et le début de nouvelles vies. De fait,
l’album tout neuf de Piché est à peu de choses près le meilleur de ses
neuf. Mais vous ne l’aimerez pas. Pas à la première écoute. Ni
peut-être même à la 4e ou la 5e. Mais on s’en fout : ce voyage est éternel, pourquoi se presser? Avec Sur le chemin des incendies (1989) et L’instant (1995), Piché complète ici ce qu’on est tenté de voir comme une grande trilogie.
Piché,
aussi souvent adoré que dénigré, n’a pas encore tout dit, tout exploré.
Cet album est étonnant, un peu déroutant. Pour faire ce voyage,
l’auditeur devra laisser tomber ses vieilles peurs des hauteurs et se
laisser piloter en confiance. Piché est à la fois solidement ancré en
terre et branché sur l’univers. Le poète a fait ses classes; les rimes
sont riches et efficaces.
Cette
réalisation de Pierre Beauchesne et Claude Castonguay a le mérite
d’ouvrir toutes grandes de nouvelles portes à Piché, à l’expression de
son cœur qu’il a déjà grand et sur la main.
Ce
disque est d’une cohérence à la fois implacable et aérée. Chaque escale
du voyage apporte de nouveaux apprentissages qui complètent et
consolident les autres : grandir, vieillir, le désir, la liberté,
l’amour, le destin et l’espoir. Ce n’est pas un album pour enfants : il
exige qu’on soit préparé à faire face à l’inconnu et de ne pas
nécessairement y trouver ce qu’on pensait.
Le
barde de La Minerve a grandi et bien vieilli mais ne s’est pas avachi.
Toujours lucide, il ne retient qu’à grand-peine sa colère à l’égard des
ostraciseurs bouffeurs de libertés (bousculante Mauvais calcul). Toujours pas de fausse pudeur, il nous ouvre son âme (belle Rien ne m’apaise). Il utilise des sonorités et des rythmes auxquels il ne nous avait pas habitués (rassurantes Le train et Ne fais pas ça).
Piché,
sur disque, n’est pas un gars de party. L’humour qu’on lui connaît y
transpire peu. C’est un grand ténébreux mais pas dangereux. Ne vous y
trompez pas : à ses propos souvent mélos et mélancoliques, il n’a
jamais manqué de nous aménager une porte de sortie clairement indiquée
: l’espoir, l’amour. Des valeurs éternelles. 9/10