Tout se noire dans le blanc silence

20 avril 2011 15h37 · Pierre Dubois

À propos l'article Voir Temps

 

Du verbe se noirer : « se souvenir d’un deuil nécessaire et permanent ». Le noir tableau strident de Wajdi Mouawad est froid parce que la quête chaleureuse de l’humain réside dans sa fourrure sauvage. Une tragédie familiale made in Fermont Québec se joue en sol infernal dans un huis clos à peine soutenable. À tout moment, une dynamine de bâtons de poésie menace d’exploser au moindre printemps, tant la charge émotive dépasse l’entendement : cette mère calcinée dans la forêt de sel; ce démiurge beau monstre incestueux qu’un pardon même lucide ne suffirait à effacer la tache indélébile; cette soeur muette de chair sourde et bien payée; ces deux frères hébétés créchés cachés aux confins du monde, dans la dérive des glaciers, qu’une lettre fatale de leur soeur réunira; ces matriochkas fertiles décroissant vers la balle utile; cette ville vide infestée par une horde de rats sous les hurlements cinglants du vent et de la sirène venant se frapper sur le mur-écran du joueur de flûte; cette valise égarée…. Tout camusien, tout sartrien, tout mouawadien.  Le dégel du ciel entraînera une tempête de poèmes clamant Noël à tous les jours de la vie.

 

 

La symbolique de Wajdi Mouawad, même si elle paraît se répéter, pénètre nos veines comme un venin dont l’antidote demeure encore la vie. Peste soit du vieux fou, car la peur assassine se meurt. Jean-Jacqui Boutet, à ce titre, rend Napier de la Forge, fondateur poète de Fermont, plus que colossal dans sa détresse profonde résurgente. Quant à Marie-Josée Bastien, à elle seule, elle parvient à nous garder cloués au siège tellement son interprétation de la sœur muette est sidérale. Elle est une clarté pure sur scène, avec ou sans fusil, enceinte de musique pénétrante fruit de la tourmente qui l’étouffe. Isabelle Roy, elle, vise juste en chassant la famille avec détermination de l’endroit condamné. En somme, un travail d’équipe remarquable de toutes parts.

 

 

Un critique retenait de Temps qu’on s’en lasse plutôt qu’on en reste marqué! Qu’on s’enlace, plutôt, dans une humanité retrouvée débarrassée de ses grossiers bourreaux.

 

 

À des cendres d’Incendies. Dans Temps, le feu est enfin éteint à l’aube. Jusqu’à ce qu’au crépuscule tendu, de nouvelles braises grecques déforment différemment le littoral de l’espoir. Une promesse sanglante d'un héritage à partager…

   

 

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