Les Jeunes Rimbauds

20 août 2013 10h34 · Paul Proulx

Delisle-L’Heureux, Nicolas. Les Pavés dans la mare. Éd. Pleine Lune, 2013.

« J’irai loin, bien loin, comme un bohémien, par la nature, – heureux. Déguerpir – Trouver mieux un peu plus loin – Je suis appelé à Zanzibar », peut-on lire dans les correspondances de Rimbaud. Le poète maudit a l’âme aux déplacements. Se fuir ou voyager pour se trouver ? L’ailleurs comme panacée à tous les maux ! Et tenter de trouver les mots pour circonscrire son mal à l’âme est l’objectif de Jakob Labonté, le héros des Pavés dans la mare. Quand il y parvient, il soumet son texte psychanalytique à son ancienne flamme. On ne saura rien de son appréciation. L’auteur laisse aux lecteurs le soin d’en juger la pertinence.

Le roman reflète avec éloquence les contradictions de tous les jeunes de vingt ans qui veulent refaire le monde. À cet âge, on a des solutions à tous les problèmes. En vieillissant, on n’est sûrs de rien. L’activisme aigu qui démange la jeunesse la démolit plus souvent qu’il ne la construit. Qu’est devenu le paradis promis par les hippies des années 1970 ? Il en est resté des communes délabrées que les prometteurs immobiliers ont transformées en habitations de luxe.

« Que serait le monde sans utopie ? », écrivait le sociologue Jacques Grand’Maison. Tous les personnages du roman sont des rêveurs. They have a dream, écrirait Martin Luther King. Il en faut pour secouer la passivité de la population qui se contente d’être spectatrice au cirque de la vie. Lutter pour un monde meilleur relève plutôt d’un onirisme que les jeunes veulent transformer en réalité. Ils s’y prennent souvent de manière maladroite, voire criminelle. Ce n’est pas en lançant des « pavés dans la mare » que les canards décideront de la quitter. Les vieilles habitudes annulent tout départ vers « le meilleur des mondes. » Que de déceptions pour tous ces jeunes !

Le héros est bien conscient de cette problématique, voire même plus. Il analyse son rôle dans cette galère. Rôle découlant d’un amont qui a tracé un sentier malaisé à suivre. La mort, l’amour, l’amitié, la fratrie s’entortillent autour d’un jeune Montréalais en quête d’une voie qui se soustrait à sa vue. Les circonstances le conduisent finalement dans une pourvoirie du lac Sauvage en Abitibi. C’est un retour en somme au bercail puisque son père y a vécu. C’est là d’ailleurs que cet ancien syndicaliste et communard s’est délesté de sa trompette pour sa femme. Façon pour Jakob de renouer avec sa famille à laquelle il a tourné le dos. « On est Labonté ou on ne l’est pas. » Il croit que c’est dans cet endroit épargné par le développement sauvage que lui apparaîtra son destin. Même s’il a été élevé dans un milieu urbain, il a « envie que la nature dévore le voyou » en lui. Il a surtout envie de se réconcilier avec lui-même pour que sa fuite devienne un voyage qui forme la jeunesse.

L’œuvre décrit bien l’idéal social de nos jeunes, qui voient beaucoup plus loin que leur nez. C’est beau, c’est triste, voire romantique. Mais c’est très bavard. Pour apprécier ce roman, il faut aimer les introspections, qui découlent tout de même d’événements marquants pour le héros, telle sa réflexion à la suite d’un accident survenu dans le parc de La Vérendrye, où son ami a frappé une orignale.

Pour un premier jet romanesque, l’auteur a atteint la cible. Il a écrit une œuvre riche au plan psychologique, voire diégétique. En plus, il manie la plume avec autorité. Pour le dénouement, l’absence de redondances, malgré les trois cents pages, nous transporte allègrement sur la falaise du Cap-Breton, laquelle donne sur l’Atlantique. Contrairement à Icare, le héros réussira-t-il son envol ?

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