Des immigrants lettons au Brésil

16 novembre 2012 10h41 · Paul Proulx

Kokis, Sergio. Amérika. Éd. Lévesque, 2012, 268 p.

Waldemar Salis est un pasteur luthérien qui exerce son ministère à Lazispils, un bled perdu de la Lettonie. Alors qu’au début du XXe siècle gronde la révolte contre le tsarisme, qui a russifié la région baltique, le héros songe a quitté sa patrie.

L’occasion se présente quand on invite, aux frais du pays hôte, les habitants de son village à venir s’établir en Amérique pour développer les contrées encore vierges. Le bon pasteur se fait l’ardent défenseur de cette aubaine de fuir un pays, où la liberté est malmenée. Comme Moïse, il encourage ses ouailles à le suivre vers une terre promise, où la manne descendrait du ciel.

Le premier volet du roman décrit les tergiversations des habitants hésitants. Mais l’éloquence de Waldemar vainc la résistance de ceux qui rêvent de liberté malgré l’avertissement de l’instituteur du village, le beau-frère du pasteur, qui leur rappelle que l’Amérique en question est le Brésil, un pays qui a besoin de bras pour développer ses régions forestières. Ce n’est pas suffisant pour retenir ceux qui désirent partir.

Le second volet s’attache au voyage qui mène, dans la cale d’un bateau, ces exilés lettons vers leur pays de rêve. Ils se résignent à cette pénible traversée de la mer Rouge parce qu’elle les conduit au paradis. Le troisième volet dépeint ce qui les attend au Brésil. La chaleur, la fièvre jaune et les insectes accueillent avec joie ces victimes éventuelles. Pensant fonder un village letton, où on pourra, croit-on, garder sa foi et sa langue, on réalise rapidement qu’on a été floué. C’est la grande faucheuse qui leur a donné rendez-vous au pays de l’éternel été.

Sergio Kokis est un romancier et un peintre, dont l’une des toiles illustre la page couverture. Le tableau représente la chute qui a mis fin au rêve d’Icare, à l’instar du héros, qui a considéré la fuite d’Égypte racontée dans la bible comme une incitation à quitter son pays avec les siens. Incapable de trancher entre fantasmes et réalité, il les a entraînés dans une aventure plus que périlleuse.

Une aventure qui ne se résume pas aux faits propres de l’exil. L’auteur sonde, avec tendresse, le cœur de tous ses personnages. Waldemar Salis est un pasteur qui aide ses ouailles aux travaux des champs. Il est généreux de son corps, mais la chaire ne l’empêche pas d’aimer la chair. Il est partagé entre l’amour pour sa femme et pour sa belle-mère, une sorcière qui apporte au roman sa part de réalisme. Elle contrebalance les illuminations d’un gendre prisonnier de la parole biblique et du discours de tous les possibles de Kierkegaard, un couple explosif surtout quand la vodka nourrit son sang.

Sergio Kokis voulait, avec ce roman, rendre hommage à ses ancêtres, qui ont eux-mêmes immigré au Brésil afin de laisser une trace des inconnus qui l’ont bâti. L’objectif est atteint de belle façon. L’auteur est un bon conteur. Avec simplicité et quelques redondances (si peu), il décrit avec pertinence le croisement du rêve et de la réalité à travers des Lettons épris de liberté.

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