Se refuser à autrui

7 novembre 2012 9h24 · Paul Proulx

À propos l'article Voir À ma fille

Film : Tout ce que tu possèdes (Bernard Émond)

À quoi se résume « tout ce que tu possèdes » ? C’est la question que pose le scénariste et réalisateur Bernard Émond. Il répond à l’interrogation à travers un professeur de littérature de Québec, chamboulé justement par ce questionnement. Quelle voix entends-je ? Quelle voie suivrai-je? Quis, quae, quod, ajouteraient les latinistes.

Le film me rappelle ma vie de collège classique. Il y a 60 ans, les élèves écoutaient, avant la messe, la lecture d’un texte pieux soumis à leurs méditations. Le silence du matin passait par ce « boutte plate » de la journée, mais combien important, réalisé-je aujourd’hui. Le film de Bernard Émond est de cette veine. C’est une réflexion sur notre présence au monde, qui impose beaucoup de recueillement pour participer à cette messe profane. Le scénario n’a rien d’un enseignement théologal comme c’était le cas pour La Neuvaine. Le discours a délaissé la verticalité pour parcourir le plancher des vaches, voire celui d’une ferme de Saint-Pacôme.

Dans le contexte actuel, la voie de Bernard Émond détonne alors que l’on entend des incitations à s’aimer soi-même et à quérir son quart d’heure de célébrité. Le héros Pierre Leduc a plaqué ses ambitions sur le canevas de l’autosuffisance. C’est un pur esprit qui renie ses origines terriennes et qui s’élève au-dessus des contingences pour n’apprécier que la littérature, en l’occurrence la poésie d’Edward Stachura, un Polonais dont il traduit les œuvres. En somme, c’est un intellectuel qui refuse de respirer par le nez.

Son passé saura le déloger de sa bulle. Ce prof n’a pas été conçu par l’opération du Saint-Esprit. Il a une mère, dont l’esprit s’est emmuré au cours des ans, et un père millionnaire qui se meurt d’un cancer. Sa mort éminente oriente tout différemment la vie d’un fils replié sur soi depuis toujours comme le prouvent les analepses. Comme Pierre ne veut rien devoir à quiconque, il refuse l’héritage, mais les coïncidences veulent que son passé amoureux le rattrape. Ayant refusé de reconnaître sa paternité au profit d’une bourse d’études, il doit faire face à sa fille de 13 ans rencontrée par hasard. La nouvelle donne favorise l’analepsie de son autisme volontaire.

Bernard Émond démontre l’importance des liens filiaux pour vivre pleinement sa vie. Liens qui s’enracinent dans un terreau familial, en l’occurrence celui de la maison ancestrale de Saint-Pacôme. Autrement dit, il faut exister pour autrui pour ne pas être détruit. Bref, vivre, c’est aimer. Dépourvu d’effets grandiloquents, même au plan musical, ce propos s’impose dans un monde de réfraction. C’est un film magnifique et tout simple, sauf que le ton méditatif risque de décourager ceux qui aiment surfer sur la vague. Émond préfère les abysses.

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