28 septembre 2012 20h57 · Paul Proulx
Barcelo, François. J’haïs les bébés. Éd. Coups de tête, 2012, 113 p.
Bébés, je vous hais, dirait André Gide. Une femme, qui ne peut blairer les bébés, ne révèle pas ce qu’elle ressent véritablement en s’exprimant de façon normative. Par contre, la langue populaire l’autorise à accentuer son exaspération à l’égard des poupons en affirmant haut et fort qu’elle les « zaï ». Et pour cause : ils braillent comme des porcs que l’on saigne, ils braillent quand ils ont faim, ils braillent quand leur position est inconfortable, ils braillent quand ils veulent leur sucette, ils braillent quand leur couche est souillée, ils braillent quand ils ont des coliques, ils braillent quand ils font des dents… Bref, leur langage se réduit aux braillements. Essayer de décrypter un tel mode d’expression ne peut qu’accentuer la déprime puerpérale.
Même si, depuis longtemps, l’héroïne n’est plus tracassée par les effets de la ménopause, son manque de fibres maternelles n’a guère été comblé. Quand elle apprend que sa fille accouchera pendant le temps des Fêtes, elle emprunte la Lada déglinguée d’une amie pour fuir dans un motel de la Gaspésie. Mal lui en prit, elle trouve à sa porte un panier à pique-nique couvert d’une nappe quadrillée. L’hiver se prête mal aux repas en plein air. On perçoit vite que sa fille lui a joué la scène du Moïse à sauver de l’hypothermie, en lui expédiant ce cadeau accompagné d’une carte de Noël qui lui demande : « Prand soin de moi grand mamand. »
La malheureuse grand-mère Viviane, qui porte très mal son prénom, se voit bien punie pour ses carences. Que fera-t-elle d’un bébé plein de merde, qui vocifère son désir d’écluser son biberon ? Alors que l’on fête la naissance du Christ, elle songe plutôt au vendredi saint en jetant son petit-fils à la mer qui déferle au pied du motel. Bien mauvaise idée ! Des touristes français, voyageant en motoneiges, logent justement au même motel. Comme ils pourraient la voir, il lui reste le four micro-onde. Au lieu de la dinde de Noël, ce sera du bébé de Noël.
Depuis trente ans, François Barcelo exploite avec ironie cette veine lugubre pour stigmatiser les préjugés de la société. Cette fois-ci, il s’attaque à l’instinct maternel, qui est l’apanage des femmes, et à l’instinct meurtrier, qui est du ressort des hommes. Il se moque de cet a priori en faisant de Viviane une meurtrière, qui a vécu vingt ans Là-Bas (prison) pour avoir occis son mari.
Le traitement du sujet en fera sourciller plus d’un, mais d’aucuns seront entraînés par la plume divertissante de l’auteur, qui a choisi, avec cynisme, de rire de nos travers plutôt que d’en pleurer. Bref, ce roman de gare meublera agréablement les moments creux de nos déplacements ou de nos attentes dans les hôpitaux.