Des chevaux, des hommes et d’un chat à trois pattes

15 juillet 2012 10h05 · Paul Proulx

Poitras, Marie-Hélène. Griffintown, Éd. Alto, 2012, 210 p.

Les lecteurs invétérés peuvent facilement conclure que l’échec couronne la vie. C’est du moins l’adage sous-entendu par les auteurs, dont les romans se terminent rarement par une chanson. D’aucuns révèlent leurs amours mises au ban, les autres découvrent le grain de sable qui enraie le mécanisme existentiel.

Marie-Hélène Poitras se fait l’officiante des funérailles du Far Ouest montréalais situé à Griffintown, un quartier qui jouxte le Vieux-Montréal. Jadis les Irlandais s’y étaient établis. De cette époque, seule une écurie a survécu au pic du démolisseur. Chaque été, les cochers et les chevaux s’assemblent pour le pèlerinage des touristes, qui veulent découvrir, en calèche, le quartier historique de la ville longeant le fleuve Saint-Laurent.

Mais que connaît-on de ceux qui trimbalent les visiteurs de la basilique Notre-Dame à travers les rues éternellement en réfection ? Ils forment une confrérie serrée œuvrant sous la férule de Paul Despatie, propriétaire de l’unique écurie de Montréal, héritée de ses parents. Il accueille les derniers véritables cowboys et des chevaux recyclés en bêtes touristiques afin de camoufler l’urbanité sous des oripeaux folkloriques. Le vernis des apparences ne laisse pas transparaître le vécu douloureux de ces hommes et des canassons. Les deux mondes vivent un mariage heureux qui jette un baume sur leurs blessures. Le cocher aime son partenaire de la rue. Et Billy, le palefrenier, voit au bonheur de tous sous des combles crasseux, y compris le chat à trois pattes qui combat la vermine allègrement. La propreté n’a pu se loger à son enseigne.

Comme un film, l’auteure fait défiler la vie secrète de personnages intrigants qui ont côtoyé des univers plutôt glauques. Même la transsexuelle fait partie du portrait tout comme Marie, la cavalière, qui s’est recyclée en phaéton en dentelle grâce aux bons conseils de John, l’écuyer titillant à la vue du jupon de son élève. Tout semble baigner dans l’huile dans ce monde équin.

Ah, que non ! L’assassinat de Paul Despatie sert de mise en bouche. Le lecteur croira parcourir un polar. Il sera vite détrompé. On règle les problèmes entre soi chez les hommes à chevaux. L’œuvre s’oriente plutôt vers les menaces extérieures, qui risquent de mettre un terme à cette activité touristique. Les promoteurs immobiliers lorgnent vers l’écurie, sans compter la mafia, les hommes au chapeau noir que la mère de Paul a réussi, pour l’instant, à tenir à distance de l’entreprise familiale.

La trame laisse transpirer l’amour de Marie-Hélène Poitras pour cet univers chevalin, dont elle a partagé la vie pendant deux ans. Son roman s’arrête surtout au profil psychologique des cochers, à la particularité des chevaux et aux enjeux sociaux nés de la vénalité d’investisseurs corrompus, relayant ainsi l’action au second plan. C’est dans une atmosphère lourde que se prépare un dénouement apocalyptique, qui fait dire que Montréal a vendu son âme au diable.

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