10 juillet 2012 10h03 · Paul Proulx
Fleury, Jean-Louis. Retraites à Bedford. Éd. Guy St-Jean, 2012, 286 p.
Le roman imagine la vieillesse des artistes vécue dans une luxueuse pension de Bedford appelée Aux talents d’Antan. Le propriétaire est une vedette bien connue du music-hall. Le lecteur y reconnaîtra Fernand Gignac dans le personnage de Ferdinand. Également sous des noms d’emprunt, on y rencontre Jean Lapointe, Jacques Godin, Paul Buissonneau. Albert Lesigne, le narrateur, appartient par ricochet au monde de la scène à cause des textes qu’il a écrits à ceux qui ont fait les beaux jours d’une époque pas si lointaine encore.
Tout baigne dans l’huile. Les retraités pataugent dans la piscine, prennent des marches sur le vaste terrain entourant cette résidence de luxe et chacun se retrouve au dîner, le repas du soir, autour d’une table généralement appétissante, préparée par une dame qui joue à la vedette. Il faut être dans le ton. On sert une nourriture des plus fraîche grâce au jardinier, un immigrant qui, en plus de faire jouir les palais avec ses produits, en profite pour enflammer la cuisinière, qui se consume dans la chaleur d’une alcôve débridée.
Il fait bon vivre Aux talents d’antan. Mais quand le propriétaire meurt subitement, les pensionnaires doivent s’adapter à un nouveau régime de vie, d’autant plus que la cuisinière, qui gère dorénavant cet hospice, accueille un personnage issu du monde policier pour occuper la chambre vacante depuis la mort de Ferdinand. Il s’agit d’un oncle, un homme intrigant, mais désireux de s’adapter à ces joyeux lurons en perte d’humeur depuis son arrivée.
Heureusement, chacun peut fuir l’atmosphère tendue de la résidence en acceptant les invitations venues de parents ou d’amis. Le narrateur rend visite à la psychologue du pénitencier de Cowansville. À vélo, il se rend à Dunham, où Cathie habite avec son fils Laurent. Il n’est pas question d’amour, mais c’est stimulant de se ressourcer dans un monde distinct du sien.
L’auteur a planté son chevalet dans le décor enchanteur de la route 202, soit celle des vins et des vergers. À l’esquisse de la résidence de Bedford bornée par la rivière aux Brochets, il juxtapose un drame policier inspiré d’Henri Marchessault, le chef de l’escouade des stupéfiants au Service de police de la Communauté urbaine de Montréal, arrêté en 1983 pour avoir revendu à son profit les produits saisis par les argousins. Sous le nom d’Hervé Maréchal, il s’installe Aux talents d’antan avant de dégager le magot qui le fera vivre grassement jusqu’à la fin de ses jours. Jamais il n’aurait cru qu’à Bedford, les pensionnaires de l’hospice se seraient souvenus de lui. S’en souvenir au point de le donner en pâture aux brochets de la rivière.
Le second volet du roman se transforme alors en polar. On confie l’enquête à Aglaé Boisjoli, une psychologue devenue policière. L’assassin se doit de ne pas faire d’erreur s’il tient à sa peau. Grâce au journal que tenait Albert Lésigne, elle parvient à trouver des éléments l’orientant vers la piste du tueur. Et ce ne peut être autre qu’un pensionné de l’établissement où vivait Hervé Maréchal. Son flair ne la trompe pas. Il s’en suit un interminable interrogatoire pour confondre un accusé fort perspicace pour démolir les preuves glanées par Aglaé Boisjoli.
Le polar pêche contre les normes du genre. En fait, ce n’est ni un polar ni un roman sur les retraités. Les deux volets cheminent sans se souder l’un à l’autre. Certains seront ennuyés par la vie des has been, qui passent leurs soirées à jouer aux cartes; d’autres se languiront en lisant l’interminable interrogatoire menant aux aveux de l’accusé. Ceux qui aiment s’identifier à un personnage sympathique seront déçus par la fatuité du narrateur. Et plusieurs seront agacés par le béhaviorisme de l’auteur, qui tente de refiler ses inductions au lectorat. Ce dernier est apte à tirer ses propres conclusions.
Le ton et la plume incisive de Jean-Louis Fleury protègent le roman de l’échec de son projet d’écriture. Français d’origine, cet écrivain est fort bien intégré à notre culture. Amant du subjonctif imparfait, il a réussi tout de même à écrire une œuvre agréable à lire, mais trop longue.