Un peuple de sacreurs

22 juin 2012 10h38 · Paul Proulx

Régis Loisel et Jean-Louis Tripp. Magasin général, Tome 1.

Cette BD est très bien dessinée. Les images aux tons chauds confèrent à l’œuvre un cachet évocateur d’une époque que d’aucuns idéalisent. Les auteurs ont voulu justement reproduire l’antan comme dirait Fred Pellerin. Cette BD pourrait être la version imagée de ses œuvres.

Magasin général baigne dans une atmosphère qui rappelle le film de Luc Picard, lequel a porté à l’écran un conte de Fred Pellerin, lequel est plus riche que le scénario de Régis Loisel et Jean-Louis Tripp. Mais tout de même, le curé et Marie, la propriétaire du magasin général sont des personnages assez étoffés. Marie est une femme généreuse autant que le curé qui délaisse le bréviaire pour le marteau afin d’aider le mouton noir de sa paroisse à se construire un bateau. L’esprit d’entraide caractérise le scénario.

Ce tissage serré est au centre de la BD. L’amour d’un prochain que l’on aime tapocher, mais avec lequel on se réconcilie à la première heure. En somme, on s’accorde comme larrons en foire parce que c’est si beau l’accordéon. Ce n’est pas sans rappeler les Irlandais du Titanic qui dansent des sets callés sur des reels endiablés. La BD reproduit habilement la version de cette scène, qui rappelle l’amour des Québécois pour cette musique.

La BD plonge dans « le bon vieux temps », expression qui soulevait la fureur de ma grand’mère. Le bon temps de faire le lavage à la rivière ? Un bon vieux temps que les auteurs idéalisent et modernisent. À la campagne, on n’allait pas chez le médecin pour un os fracturé. On recourait à l’expérience du rebouteux, lequel avait l’art de remettre les os en place. Et qu’une femme chauffe un camion relève de l’incongruité. Ma mère a refusé d’apprendre à conduire un char pour ne pas passer pour une dévergondée. Pourtant, ç’aurait été utile sur notre ferme.

Et que dire des jurons ? Cette habitude de jurer remonte aux films québécois des années 1960. Les humoristes l’ont propagé chez les branchouillards, qui en ont fait une mode. J’ai passé mon enfance et mon adolescence sans entendre un seul juron, devenu notre marque de commerce.

La Bd est réductrice de nos us et coutumes. On a oublié, par exemple, les bécosses, qui apparaissent pourtant sur les images. On n’a pas non plus laissé une place importante à la forge, où l’on ferrait les chevaux, qui formaient le principal moyen de locomotion. En parcourant cette œuvre de 80 pages, on a l’impression de visiter une reconstitution des villages d’autrefois. Tout est concentré sur un terrain limité. Quand j’examine les dessins, je ne peux croire qu’il me fallait vingt minutes de marche pour fréquenter l’école ou quinze pour me rendre à l’église. Cette dernière apparaît sur les dessins, mais on a oublié de préciser que c’était un lieu de rassemblement indispensable. Le parvis servait de plate-forme de discussions intenses, surtout en temps d’élection.

Bref, c’est une œuvre intéressante, mais peu révélatrice de nos villages. Certes le magasin général occupait une place importante, mais pas plus que la forge et moins que l’église, qui tenait le rôle du journal d’aujourd’hui. Ça, on ne le sent pas.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 2

  • Claude Perrier 25 juin 2012 · 16h49

    «Viande à chien…»

    • Avatar
      Paul Proulx 27 juin 2012 · 10h43

      « Never mind », dirait le Survenant. Malheureusement, il n’y a pas de Bedette dans Magasin général. Les personnages sont asexués.

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