Une couturière en amour

11 janvier 2010 13h17 · Paul Proulx

À propos l'article Voir 33, chemin de la Baleine

Onil Lenoir, un écrivain renommé, se réfugie au 33, chemin de la Baleine à l’Île-aux-Coudres pour écrire un roman. Nouveau marié, il laisse sa femme Éva à Montréal, qui peut compter sur une domestique pour la tenue de maison. Libre des travaux qui confinaient la femme d’hier à sa cuisine, elle emploie son temps à se doter d’une culture qui lui manque grandement pour fréquenter aisément les amis de son mari, facilement reconnaissables même s’ils sont évoqués discrètement, comme ce Claude-Henri, auteur probable d'Un homme et son péché. Issue d’un milieu humble, elle est devenue couturière dans une manufacture avant de rencontrer son mari, un homme affranchi de l’Église. Ils se sont tout de même mariés devant un prêtre même si Onil a interdit à sa dulcinée toute pratique religieuse. Sacrilège s’il en est un au Québec en 1953. L’interdiction est d’autant plus ressentie qu’Éva a été élevée dans une famille très religieuse originaire de Saint-Basile, qui croit encore aux vertus du chapelet accroché à la corde à linge pour qu’il fasse beau les jours de mariage. C’est en évoquant la pieuse atmosphère de l’époque que le roman s’attache au calvaire d’une femme privée de la présence de son amoureux pour quelques mois. Elle comble cette absence en lui envoyant des lettres enflammées avec assiduité, mais Onil ne se fait pas un devoir de lui répondre. Pire, il ne se pointe pas au jour prévu de son retour. La situation laisse supposer une lâche séparation pour des raisons qui viennent créer un suspense bien entretenu. Cette disparition ne peut se conclure par l’abnégation d’un amour aussi absolu. Un tel abandon comporte les germes qui fleurissent dans les institutions psychiatriques, en l'occurrence l'hôpital Douglas, où Jacques Lenoir se rend pour rapporter les lettres d'Éva alors que la vieillesse l’a clouée à son fauteuil roulant. La facture du roman s’appuie sur la lecture par ce mystérieux personnage de cette correspondance à sens unique. Le procédé ne s’avère aucunement ennuyeux même si chaque missive ressasse les sentiments inlassables d’une femme désespérée. Trop sénile pour se reconnaîtra dans cette histoire, elle apprécie tout de même  son lecteur, qui s’intéresse à elle pour des raisons que révèle un dénouement très expéditif. Myriam Beaudoin a écrit autant l’histoire d’un amour avorté que l’histoire d’une folie. Malgré les redondances et une trame secondaire assez floue, le roman traduit, avec brio et simplicité, les ravages d’une séparation, aussi douloureuse que celle décrite par Anne Guilbaut dans Joies.

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