Mourir de détresse

26 septembre 2009 12h05 · Paul Proulx

À propos l'article Voir Écurie (L')

Je suis allé chercher cet article parce qu’il résume très bien la pensée de Nelly Arcan à l’égard de la situation féminine. Sa mort tragique en ébranle plus d’un, moi entre autres. Quelle auteure ! C’est une femme authentique qui vient de nous quitter. Son œuvre presque autobiographe, du moins pour ses deux premiers romans, dévoile ce que c’est que de vivre dans la peau d’une femme. Vivre au féminin, c’est d’être soumis aux regards des hommes qui l’évaluent en fonction de son apparence. C’est le dilemme qu’a vécu cette jeune femme. C’est particulièrement frappant dans À ciel ouvert. Comment attirer l’attention masculine sans passer par les normes qui suscitent les désirs fugaces ? La trahison inonde ses œuvres. Trahison d’un père insensible à la présence de sa fille et d’une mère incapable de s’affirmer comme femme dans Putain. Trahison d’un amant incapable de mener une vie de couple convenable dans Folle alors que leurs intérêts communs auraient dû les sceller autour de projets connexes. Trahison des hommes attirés par l’apparence incapables de s’engager dans À ciel ouvert. Son prochain roman, Paradis, clé en main, annonce de par son titre que l’auteure avait trouvé la voie du salut, même si son héros survit à un suicide raté. À la lumière de la tragédie qu’elle impose au lectorat québécois, on peut affirmer que ses romans sont les prémisses d’un suicide annoncé. Que peut-on en conclure ? Que Nelly Arcan a vécu une détresse qui l’a conduite à l’événement fatal que nous connaissons. Au Salon du livre de Montréal, elle m’avait dédicacé son roman Folle en me l’écrivant elle-même : « À Paul, n’oubliez pas que la détresse décrite dans ce livre existe aussi dans le monde tout autour. » Phrase peu anodine. Détresse d’autant plus profonde que la rondeur de sa calligraphie appliquée révèle une grande sensibilité qu’accentuent la longueur de ses accents sur le à et le é ainsi que la longueur démesurée de la virgule. Sensibilité que traduit aussi le lyrisme de sa plume. Ce sont de longues phrases qui explosent comme un volcan, purificateur de son mal à l'âme. Écriture généreuse qui révèle sa peine que nourrissait l’imbécillité masculine. Ses passages à Tout le monde en parle en donnent la preuve. À sa première présence à l’émission, Guy A. Lepage se  moquait de son accent. « Où avec-vous pris ça ? », lui a-t-il demandé de façon méprisante. À sa seconde apparition, il l’a ridiculisée à cause de sa robe trop élégante selon lui pour la circonstance. « En voyez-vous beaucoup dans le studio avec de telle robe », lui a-t-il fait remarquer. C’est sans compter Martin Matte, assis à côté d’elle, qui se mirait effrontément dans le corsage de l’invitée. Bref, le respect d’autrui est devenue malheureusement une valeur surannée. Je suis moins gênée de défendre Nelly Arcan contre les mufles du fait que mes billets ont salué avantageusement ses romans. Même si c’est prétentieux, j’oserai en citer un pour éviter de me montrer flatteur uniquement pour la circonstance : « C'est une œuvre fascinante dans la mesure de notre intérêt pour les mystères de l'être humain. »

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