21 août 2011 9h41 · Michel Mongeau
À propos l'article Voir Le Nid du serpent
Vous avez raison, on se lasse assez rapidement de la narration narcissique des prouesses sexuelles de ses personnages imbus d'eux mêmes et souvent très fermés à ce qui se passe au-delà de leur libido et autres besoins quotidiens de première instance. Avec "Animal Tropical", j'ai atteint ma dose, ma saturation comme on dit. Puis, je viens d'apprendre de certains qui le connaissent à Cuba, que le senor Gutierrez ne se remettrait plus à l'écriture, fini, terminado! Promesse d'ivrogne ou d'écrivain? Ou l'inverse ou encore les deux?
Je me permets de profiter de ce billet pour proposer un commentaire du dernier livre d'un autre écrivain cubain, toujours vivant et résidant de la Havane, Leonardo Padura.
Nous le savions déjà depuis autour d’une dizaine d’années que Léonarda Padura Fuentes était un excellent écrivain, avec ses neuf livres traduits en français et surtout, suite à la publication des merveilleux ‘’Le palmier et l’étoile” et “Les brumes du passé”. Presque pas de politique dans ces récits qui se déroulent largement dans La Havane actuelle et installés dans un quotidien marqué par la recherche de la survie alimentaire, affective et intellectuelle. Nés avec la révolution, ses principaux protagonistes subissent l’échec du grand rêve et tentent de sauver l’essentiel par l’amitié, le rejet cynique de l’égoïsme des caciques du système et une forme d’hédonisme à la fois dramatique et triste.
Padura, toujours résident du quartier Mantilla à La Havane, n’avait pas proposé de nouveau titre depuis presque quatre ans. Maintenant, on peut mieux comprendre cette absence lorsque nous avons en main sa dernière et plus exigeante production romanesque, “L’homme qui aimait les chiens”.* Un roman à paliers multiples qui, dans un premier temps, nous fait le récit de la vie du futur meurtrier de Leon Trotski, le Catalan Ramon Mercader. L’auteur ne se limite pas à la narration biographique, mais il cherche à comprendre comment ce jeune milicien républicain espagnol a pu être transformé en assassin par une mère riche, droguée, à moitié folle et un KGB prêt à tout pour exécuter les ordres déments du “Petit père des peuples”, Josip Djougatchvilli, dit Staline.
Par la suite, nous suivons l’exil de Léon Trotski et de sa famille, du fin fond de la glaciale Sibérie jusqu’à la chaude cité de Mexico, où il périra dans des conditions abjectes et dégoûtantes de brutalité. On découvre, petit à petit, les idées de celui que Staline aura désigné comme le principal ennemi de l’URSS et des peuples travailleurs. Ce Juif ukraïnien n’était pas qu’un rouage majeur de la révolution de 1917, de la guerre civile et de l’État tentaculaire qui a dès lors commencé à s’installer au nom du socialisme, de l’égalité et du progrès de l’homme. En dépit de toute cette mégalomanie idéologique, Padura nous fait découvrir chez ce redoubtable ex-dirigeant bolchévique, une certaine humanité au-delà de sa fascination exacerbée pour la politique et de son tragique combat pour la révolution mondiale. Trostski aimait être entouré de sa famille, de ses amis et disciples politiques. Et Lev Davidovitch Bronstein, Trotski depuis ses années de prison et de lutte contre le régime tsariste, adorait les animaux, les plantes et plus que tout autre animal, les chiens et a fortiori les fameux barzoïs ou lévriers russes.
Puis, il y a le récit de Ivan, ancien écrivain havanais, devenu rédacteur-correcteur pour une revue nationale de médecine vétérinaire. Sur une des plages à l’est de la capitale cubaine, Ivan rencontre un drôle de personage, accompagné de deux magnifiques barzoïs et d’un grand noir qui les suit de l’oeil un peu plus loin, derrière la dune. Une sorte de relation s’établit entre le Havanais et cet homme mystérieux qui finit par lui relater une bien curieuse histoire laquelle va le remettre à l’écriture. Nous pourrions dire que ce triple détour permet à Padura de porter un regard sans complaisance sur l’échec du rêve révolutionnaire en pays caraïbe, où règnent maintenant cynisme, pénuries de tout acabit, délabrement urbain et inégalités criantes entre les Cubains. Le fait que Padura ait obtenu la citoyenneté espagnole, ajouté à sa reconnaissance littéraire “mondiale”, lui ont donné l’ énergie et la confiance necessaires à affronter, sans euphémisme ni métaphore inutile, l’hydre aux multiples têtes du presque surréaliste régime des frères Castro. Un grand livre, un combat incontournable pour retrouver une humanité enfouie et un récit touffu, bien rédigé et solide du début, jusqu’à sa six-cent soixante-onzième et ultime page.
* Padura, Leonardo, “L’homme qui aimait les chiens”, Paris, Métailié, 2011, 671 pages