Écoute et goûte, c’est la Redoute

20 novembre 2011 20h11 · Marion Gerbier

 

À l’occasion des rencontres annuelles de l’American Anthropological Association (AAA), Hexagram-Concordia présentait cette semaine l’Inno-vent DISPLACE (v 1.0), un événement dans la suite des aventures ultra-sensorielles alliant arts technologiques et expériences gustatives / olfactives / tactiles.  

 

« Écoute écoute c’est la Redoute ! » Pub vieillotte qui continue de hanter certains blogs français, pour un catalogue maison/famille démodé… Désormais le goût et l’odorat passent à la mode des innovations technologiques, visant toujours plus d’immersion sensorielle. Donc : écoute et goûte. Vois aussi. Sens et ressens. Arrive après à te faire une idée du tout, pris à chaud en interview.

L’expérience de DISPLACE (v 1.0) s’avère plutôt une expérimentation sur cobayes que vous êtes, dans le sens où on y teste beaucoup d’aspects à la chaîne, suivi d’une entrevue collective (qui pourrait durer plus longtemps si on se prête au jeu). Après le formulaire de mise en garde contre les effets stroboscopiques et allergies culinaires, bienvenue ! Dans le noir, pas total. Je ne ferai pas l’inventaire des pièces, la performance tournera sûrement, autant ne pas en dévoiler les punchs s’il y a. Toutefois, quelques éclairages pour y réfléchir…

L’idée d’une fouille anthropologique via une exposition immersive incluant des témoignages est intelligente. Ça agite même la curiosité quant au traitement de tout ce qui en ressort (possibilité d’avoir accès aux données ?). Et la discussion est enrichissante quant au positionnement et aux réactions de l’autre plongé dans le même laboratoire. En vrai c’est le clou on y reviendra. Mais l’expérience en elle-même est encore en construction, jouant sur trop de tableaux, cherchant à trier son contenu. Bref ça manque de direction.

Entendons-nous : susciter tous les sens c’est une chose, reste que ça prend un repère quelconque. En situation immersive le public doit être d’office prêt à tout recevoir. OK. L’immersion cependant est participative, dans le sens où un verre devant vous demande à être bu. À quel moment ? c’est votre liberté. Mais on se pose sans cesse la question du rôle à tenir, puisqu’on est tantôt dirigé tantôt laissé à soi-même. Cette incertitude est légèrement frustrante car on préfèrerait se concentrer sur la réception sensorielle. Il faudrait simplement choisir entre un parcours autonome (pas de paroles pour inviter mais plutôt un biais technologique genre néon « par ici » ou autre) ou un encadrement affirmé auquel se plier docilement du début à la fin. Dans l’expérience bêtement, on a besoin d’un espace d’agissement pour pouvoir se libérer à bonne mesure.

 

DISPLACE (v 1.0) joue sur quelque chose de captivant : comment un sens influe sur l’autre, sans compter l’influence du contexte. Par exemple : le shooter devant vous est vert, et vous avez dans le nez une odeur de bougie citronnelle pas invitante à la dégustation. Vous reconnaissez le goût d’un fruit – peut-être l’orange mais c’est l’effet du parfum agrume – et une saveur d’herbe broyée (genre thé vert) – mais certainement c’est la couleur qui fait la connexion d’idées. Une autre illustration : assis à l’extrémité d’un couloir sombre, la lumière se fait au bout, rouge. Votre corps est irrémédiablement attiré vers le bout du tunnel vermillon, mais l’interrogation de « j’y vais où j’attends un feu vert posé sur l’épaule » casse le suspense. C’est tout de même un des meilleurs moments, les plus instructifs sur la nature des décisions et réflexes. Vous êtes happé et impatient. Pourtant c’est rouge danger (ou fantasme ?) et étroit entre les deux cloisons à traverser. Autrement dit comment une atmosphère et sa progression (du noir à l’intrusion de la lumière) peut confondre vos aprioris sensoriels et principes existentiels.

Tout n’est pas intéressant ni bien dosé, parfois long, trop incertain. Mais l’essai est génial dans la confrontation des sens, les messages contradictoires à assimiler, le mélange des sensations. Pas sûr que ça puisse résulter sur des conclusions culturelles, mais universelles, quasi certain. C’est construit sur le test basique qu’en mangeant une framboise, si on ne la voit pas, on pourrait la qualifier de chocolat. Les sens sont perturbés lorsqu’ils n’ont pas un appui complet du corps, mais lorsqu’ils sont sollicités de toutes parts dans des directions opposées, ils s’y perdent encore plus.

En conclusion une remarque sur notre discussion finale de groupe. Une de mes co-cobayes a dit « I was the last one and he came to me to put me oily mint on the fronthead, and I hate someone touching me ». J’aurais pu tourner sa phrase à l’envers : aucune appréhension du contact humain même inconnu, mais l’odeur de la menthe en crème, de l’eucalyptus ou du camphre, toutes ces substances fraîches dites apaisantes me hérissent le poil. C’est là je crois la force de cet inno-vent : chercher l’opposition des sens, deux messages incompatibles arrivant au cerveau. Au final serais vraiment curieuse des profils qui peuvent ressortir de cette immersion. Si ma voisine a été réticente au contact humain et réceptive au parfum mentholé, peut-être certains individus sont accueillants pour tout, et d’autres vivent un cauchemar de la citronnelle jusqu’aux flashs hexagones. Que les substances de bouffe soient étranges soit, mais certains ont peur d’ingurgiter quoi que ce soit d’incongru : quelles impressions pour eux ? Étais pour ma part plutôt attirée par la curiosité de ce qui se cache derrière : poivre et betterave ?

Du coup, l’ensemble donne un curieux test de personnalité, par le biais de tous les sens. Chouette mais à retravailler, diriger, affiner.

 

Crédits

Chris Salter | Tez | David Howes

+ Anke Burger, Shannon Collis, Natalie Doonan, Florencia Marchetti, David Szanto, Harry Smoak, Matt Tremblay

 

 

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