À côté des plaques

6 novembre 2011 8h57 · Marion Gerbier

Ai mal fouillé ou bien le Voir est passé à côté de l’Elektra-Lab 4 sans le voir? D’accord, l’événement est dur à classer en ce qu’il allie musique lumière et tectonique robotique sous l’étiquette « arts numériques ». L’installation CINÉTOSE du Projet EVA squattait tout de même la petite salle de l’Usine C pour trois soirs de doubles représentations limitées à 100 places, soit quelques 600 potentiels heureux d’une expérience de 33 minutes valant carrément  le coup!

Cinétose est la petite dernière de Projet EVA, protégée elle-même des artistes multidisciplinaires et multimédias Simon Laroche et Étienne Grenier.  Duo de concepteurs auquel se joint Stéphane Barbeau aux éclairages, Benjamin Cerigo et David Lemieux pour l’idée originale et sa réalisation. Au plafond, 3 sections de 3 par 4 plaques de tôle soit (3x3x4=) 36 carrés suspendus en tapis volant, légèrement espacés pour faciliter leur mobilité, un doux tangage, et le filtrage des spots qui les accompagnent. Le bruit de la tôle frappée, l’effet 3D de cubes qui vous foncent dessus, et l’immersion dans un bain numérique sombre: autant d’éléments voués à fonctionner efficacement. L’intérêt de Cinétose dépasse sa réussite visuelle sonore graphique et sensorielle. Il tient également à une charge émotionnelle fine charriée par ces plaques animées, le bon goût d’une œuvre impact compactée en une bonne demi-heure, et le dialogue chorégraphique qu’elle implique instinctivement entre installation et public.

Le bruit et l’odeur de la tôle

Mouvement 1: Que ce soit sous l’effet de la chaleur, du vent ou d’un rôdeur à matraque, les plaques claquent et se parlent, leurs voix fusent de toutes parts comme des échos qui résonnent contre les murs d’une grotte, confondant sur leur source. Quelque chose se réveille et se déplace au-dessus, une lumière et des ombres sous le pas d’une porte, un phénomène qui cherche à entrer. Les panneaux tremblent, menacent de céder par brefs décrochages, se replacent, grondent. C’est alors l’intrusion d’une espèce de monstre qui prend forme et pénètre l’espace non pas en défonçant mais en s’habillant dans le plafond, tel un Golem de bande dessinée se dresserait d’un amoncellement de pierres en quelque sorte (typique de Joann Sfar).

Le potentiel vivant de la tôle tient dans la configuration du tapis de plaques: on pense aux cubes de son qui s’alignent sur n’importe quel écran de micro, ou à un film-fiction où les suites de chiffres s’emballeraient, manipulées par un dictateur technologique. C’est ta chaîne hi-fi qui te parle… Pardon, on brasse de l’innovation ici, pas un Musée des objets obsolètes.

Mouvement 2: Les plaques descendent par bloc (3 de 3 par 4, ce qui justifie qu’on n’ait pas préféré 33 carrés au total, ce qui aurait engendré des blocs non rectangulaires de 11, moins équilibrés géométriquement parlant et donc sans doute plus fragiles du point de vue de la mobilité et la sécurité). À distance raisonnable toutefois, mais on sent une volonté de rapprochement de la machine, et une reconstruction de l’espace. Mouvements en quinconce, en dégringolade de dominos ou par ligne.

Mouvement 3: On se rapproche encore plus, encore plus, et là tout dépend de vous.

Vécu Vivant en Veille

Par teneur émotionnelle de la pièce, disons d’abord qu’elle fait appel à une dose de vécu rétro. Une vieille auto d’ado sur un parking vide ou un terrain vague, du Mogwaï planant ou un Metallica piano qui joue en dedans, et dehors un paresseux qui shoote dans des cans en critiquant la musique d’anti-moderniste quand on arrive à l’heure des celliers des chaînes et des parcs industriels qui ronflent. (M’est d’avis que ce même jeune révolté pourrait bien enregistrer des sons de trains d’usine et les trafiquer en pistes d’ordi à l’heure qu’il est. Peut-être même qu’il aurait rejoint un certain Projet EVA dans une autre réalité.) Ou bien une balade désœuvrée le long de voies ferrées à faire sonner le métal des wagons en raclant un bâton sur ses cannelures au passage. Résurgence du film Peremiriye de Svetlana Proskurina, regard sur une Russie égarée en campagne dans un sanctuaire de locomotives à l’arrêt, mais aussi Le Château des cordes d’Alessandro Barrico, la promesse tue de sa machine roulante, ou encore 35 Rhums de Claire Denis et le départ à la retraite d’un cheminot.

Disons aussi qu’elle est vivante, que les concepteurs de Projet EVA ont réellement réussi à animer l’installation, à lui rendre un côté quasi humain, en tout cas sensible. Probablement parce qu’elle est douée d’ondulations malgré son côté carré, parce qu’elle respecte des limites raisonnables mais cherche pourtant à établir un contact. Une mécanique touchante, voilà. Comme un gros Loch Ness sympathique qui approcherait son immense gueule pour une caresse, genre La Belle et la Bête, L’histoire sans fin ou King-Kong. C’est ce qui fait qu’on sourit voire rit d’une situation confinée plutôt angoissante, relevant du pire stress humainement existant: d’être enserré entre deux murs. (Bin oui, trop à l’image de la vie, être pris entre deux extrémités -naissance et mort- on n’aime pas.)

Du coup, de cette proximité homme-machine naît un suspense sain et artistique, en équilibre fragile entre le vide et le tsunami, un faux-calme d’avant tempête qui rappelle du Denis Côté (Elle veut le chaos, 2008). Cet équilibre est maintenu par le son&lumière dosé avec succès, qui se permet tout de même quelques rugissements, des flashs et des noirs, oppressants de nature sans en susciter une tension désagréable. Un orage en veille, mais qui veille sur vous aussi si vous savez l’écouter.

Corps et graphique

Sortant de ce plongeon technologique, le côté chorégraphie et dialogue est frappant. Cette mécanique invite à se positionner confortablement par rapport à elle, à trouver la distance adéquate pour une discussion pacifique. D’office tête en l’air on se couche accoudé. Au fur et à mesure la nuque pèse et les muscles du dos se détendent. On est bien et tout-ouïe. Puis le géant s’avançant vers nous on opère un même mouvement consentant d’ouverture et d’approche, on veut sentir sa présence et vivre son effet pleinement, avoir la tête dedans volontairement. La machine joue avec nous, sur le mode du « je te fais peur pour de faux », et c’est ainsi qu’on réalise une communication réelle et respectueuse, mutuellement. Propre de la performance immersive évidemment interactive, la participation ici est totalement libre, à l’aise de chacun. Cela permet de ressentir l’aspect graphique en étant inclus dans sa dynamique physiquement; cela déplace aussi l’analyse d’un état conscient et réflexif à une démarche sensorielle, presque olfactive, confortante.

Quand on pense à l’introduction parfois difficile et malhabile des multimédias en danse, Cinétose réalise ici la « chorégraphie robotique » qu’elle annonçait, avec aisance. Une très belle recherche technologique qui prouve sa valeur par la validation des sens des spectateurs: titillés, caressés, questionnés et ravis.

 

 

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