Pauvre en calories

23 octobre 2011 12h05 · Marion Gerbier

À propos l'article Voir Appel d'air

On ne croise pas chaque jour une licorne, mais à La Licorne on croise Chaque jour. Les majuscules font leur différence, or ce n’est pas donné à tout le monde de voir la vie en majuscules. Cette dernière production de La Manufacture – Chaque jour – dépeint la pauvreté sous un jour ambigu qui laisse mitigé, mêlant le plancher des vaches au plateau DE télé.

Là encore les majuscules ont leur importance, puisqu’elles soulignent la particule et distinguent le « plateau de télé » – caméras et stars maquillées à l’appui – du plus commun « plateau télé », qui supporte Kraft Dinner et autres pré-cuisinés réchauffés bas de gamme d’une soirée triviale. C’est un peu le point de la pièce Chaque jour, de creuser ce fossé entre le droit des riches et celui des pauvres, entre l’accès des uns et l’interdiction (aussi dans le sens de mutisme) des autres. En pitch rapide, l’histoire se résumerait à un jeune couple dysfonctionnel, de cat-sitting dans le loft design d’une vieille nantie: les choses tournent mal dans leur idylle comme entre les meubles, et ils devront en payer le prix. En vérité l’action se trame en plusieurs couches. 1) ils sont pauvres et leur mode de communication est le conflit constant; 2) c’est sa soirée de fête à elle et lui a volé un iPod l’après-midi (pas un cadeau, juste une opportunité); 3) la vieille madame riche est une esseulée manipulatrice pour qui le manque de moyens des autres est une ouverture au profit; et 4) la musique adoucit les mœurs (dit-on).

Niveaux scénographie et dramaturgie (Denis Bernard), on est introduit dans le loft de luxe payé par les jobines publicitaires de la Madame. En guise de panneaux coulissants sur le vestibule et la salle de bains, des portes à double-battant de métro (Olivier Landreville). C’est que l’amoureux de la soubrette (qui fait le ménage au salon et doit nourrir le chat durant la fin de semaine) vient d’acquérir son iPod de manière répréhensible dans les souterrains du transport en commun. On alternera donc entre les différentes histoires par flashbacks et forward, des retrouvailles des amoureux à la prise en flagrant délit par la maîtresse de maison.

Chaque jour amorce une réflexion sur la pauvreté, par l’intrusion de ces deux jeunes gens dans un univers abondant qui n’est pas le leur. Puisque c’est jour de fête, ils pourraient en profiter, mais ça n’est pas le cas et tous deux ont des réactions opposées devant le trop-beau. Elle, face à la préciosité du lieu, développe une tendance maniaque à tout protéger des godillots de son chéri, mais se laisse tenter par un bain-tourbillon chaud et des souliers à aiguilles rouges! Quant à lui, en révolté prêt à cracher sur tout, il haït la pitié et présente une carapace de sacres de dénigrement et de méfiance à l’encontre de tout ce qui pourrait faire naître de la tentation d’avoir ce qu’il ne peut pas se permettre. Le texte de Fanny Britt est brillant dans l’exploitation des jurons et des impasses de langage quand on s’échauffe avec les mots. Elle coupe constamment l’évolution de la pensée et du discours de phrases toutes faites et vides (genre « c’est ça qu’est ça » pis « tout’ est dans tout’ » et « hey c’est quoi l’affaire avec toi là? ») ou d’expressions limite dictons ou slogans publicitaires, comme pour symboliser la contamination d’un vocabulaire limité par une foule d’éléments de la culture de masse, faussement appropriés et identificateurs.

Seulement voilà, la musique dans les oreilles révèle au jeune Joe intouchable que la beauté existe et qu’elle est accessible, qu’il peut y avoir droit. Les larmes aux yeux, il pestera contre cet inconscient qui a laissé traîné sa playlist sur un banc de métro, le transposant en diable masochiste qui lui fait goûter à cet univers dangereusement joli et sensible qu’il pensait réservé aux riches. Il partira malgré lui dans un délire d’émerveillement face à la poésie du chant qui le transporte littéralement et le cloue au mur, en lévitation, happé par le rêve. Il reconnaîtra par devers lui être allé voir sa douce chanter au « Carioca » (sa version du karaoké) et s’être ému devant une histoire pour enfants à la bibliothèque, alors qu’il crachait deux minutes plus tôt sur cet attrape-pauvres qui vous offre des livres sans vous en rendre réellement propriétaires. De ce point de vue l’évolution du personnage est intéressante, et soulève des questions sur toutes les structures de compensation sociales en place pour permettre à des gens de moins de moyens d’accéder à plus gratuitement, et l’abaissement individuel que cela signifie dans la tête de certains. Une sorte d’auto-privation pour éviter l’aveu de sa vulnérabilité, conserver son indépendance et défendre son intégrité.

Le regard posé par La Manufacture sur la thématique de la pauvreté n’est pas clair, et peut être mépris. Certains positionnements sont difficiles à défendre, comme d’apparenter la culture québécoise à du pablum télévisé populaire oscillant entre les téléachats et les games de hockey; ou encore d’induire pauvreté financière, sociale et mentale. L’avis déterministe qu’un milieu social précaire implique des quotidiens d’emmerdes, des relations de frustration et des mentalités fermées en manque d’imagination et de curiosité est vraiment énervant. Il est c’est vrai contrebalancé par la réciproque inverse de Marie Tifo en patronne, dont l’opulence ne fait ni le bonheur ni la richesse de personnalité et d’humanité, mais c’est faible et peu approfondi. Quant à la pièce dans sa forme, elle est répétitive, un peu tirée par les cheveux ou grossièrement montée du point de vue des effets fantastiques, et beaucoup d’éléments en ressortent superflus ou superficiels dans ce qu’ils apportent au fond. Toutefois la prestation est relativement bonne, les engueulades entre Lucie et Joe (Anne-Élisabeth Bossé et Vincent-Guillaume Otis) sont particulièrement touchantes de vérité, le côté amours nulles est pas mal non plus. Surtout, si l’on en ressort un peu perdu dans la narration et sa finalité, on repart avec tous les éléments nécessaires pour fouiller la réflexion et se questionner sur le petit confort social et protégé dont on jouit plus ou moins chaque jour. C’est tellement facile de détourner le regard des choses tristes ou moches qu’on ne veut pas voir.

 

Jusqu’au 19 novembre à La Licorne.

 

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