10 octobre 2011 11h24 · Marion Gerbier
À propos l'article Voir Fables de la patère (Les)
Dans le cadre de l’OFF Festival de Jazz (qui se poursuit jusqu’au 15 octobre dans divers lieux pour des activités variées) la Maison de la Culture Mont-Royal accueillait cette fin de semaine Les Fables de la patère, un spectacle musical annoncé pour les 5 à 9 ans.
Cette production Sacre Tympan – dont Pierre Labbé et Paul Livernois - se propose de visiter quelques contes et fabulettes, dont ils plantent non seulement le décor, mais aussi l’action la narration et les dialogues, en phrases de musique. Sur scène, Pierre Labbé (voix, saxos baryton / soprano, flûtes, rollers et appeaux), Nicolas Letarte (voix, percus, cul-de-poule, scie musicale et appeaux) et Alexis Dumais (narration, chants et claviers) s’engagent dans la prestation avec une vraisemblable connaissance et un souci honnête du public auquel ils ont à faire.
C’est déjà fantastique de se trouver assis dans une petite salle comble (centaine de places) d’enfants et leurs parents, incluant collations doudous et excitation. Quand le piano démarre, que les ombres des musiciens et instruments se profilent, et que le récit de notes invoque l’imaginaire dans la pièce, il y a un effet Pierre et le Loup ou autre madeleine d’enfance qui fait rapetisser de quelques bonnes dizaines d’années en deux secondes. Et devant la magie jazzy, on finit par exclamer son propre émerveillement, prêt aux éclats aux peurs et pris de surprise à tout moment.
Le rituel est tout simple : côté droit de la scène le synthé narratif qui marque la trame, les rebondissements et les transitions de contes; côté gauche, la fameuse patère où sont accrochés les déguisements faciles et truqués dont chaque personnage s’affuble; dans les poches sous les draps et partout présents, des instruments, véritables ou improvisés, qui bavardent autant qu’ils décorent et jouent. Ainsi dans La patiente blanche et les frères Sarrau, clou farfelu de l’heure d’histoires, caisses cymbales trompette et sax sont couverts d’un drap blanc auquel ils donnent forme d’une patiente couchée sur la table d’opération. Chacun à leur manière et à leur tour, les deux frangins pseudo-chirurgiens farfouillent à grand bruit dans cette drôle de mécanique cassée pour lui retaper la santé. La malade musicale passera par un électrocardiogramme dangereusement accéléré puis plat, avant de ressusciter pour donner naissance à une minuscule trompette de poche au bout d’un cordon enroulé de téléphone. Et c’est alors une fanfare de percussions en bouquet final de la représentation, juste avant l’explosion de mercis et d’applaudissements.
Le trio part d’un classique, Le chaperon rouge et le loup, puis enchaîne d’historiettes toutes aussi drôles que poétiques et macabres, telles Le pêcheur et le lac, L’ogre et l’appétit du pouvoir, L’homme-cadran et le passage du temps. Le traitement scénique de ces fables est intelligent, car particulièrement adapté aux petits, convaincant dans l’implication des acteurs (aux talents de comédiens et d’instrumentistes comme d’humoristes sans paroles), et inventif quant aux accessoires. Par exemple pour le loup du Petit chaperon, les pieds des cymbales sont projetés en ombre sur le fond de scène pour signifier une forêt de plus en plus menaçante à mesure que la nuit tombe. Ou encore les yeux du grand méchant loup sont simplement deux loupiotes à vélo qui s’allument orange dans l’obscurité. Le pêcheur et le lac est un petit coup de cœur en la matière, puisque lumière est faite sur « Le lac » à l’entrée en scène d’un cul-de-poule sur table à roulettes : ainsi quand la canne du pêcheur fouette le vent, s’ensuit un bong! contre le récipient et quelques clapotis dans l’eau avant qu’en émerge… soit rien soit une nouvelle surprise.
La démonstration que la musique est parlante, que l’intonation et la note transmettent l’émotion et même le propos, peut paraître ambitieuse auprès d’un public si jeune, et pourtant ça marche! Les propositions vont d’ailleurs loin dans leurs couches symboliques et ne minimisent absolument pas la capacité de compréhension des minis spectateurs. Dans le cas de L’homme cadran et le passage du temps, par cinq traversées de scène sur planche à roulettes, Pierre Labbé incarne alternativement le poupon en layette, le jeune ado avec écouteurs et j’m’enfoutiste, le trentenaire dynamique pris dans le trafic, et le vieillard à déambulateur pour finir avec le mort en cercueil. Or dans chacun de ces tableaux, le cadran tantôt autour du cou, tantôt en guise de volant d’auto, pousse la réflexion sur ce fameux passage du temps et sa perception changeante aux âges successifs d’un homme. L’automobiliste en retard brandit son horloge pour insulter ses voisins de bouchon, pas mal plus pressé que l’adolescent pour lequel le temps est plutôt synonyme de bullage et beat, tandis que le vieillard l’égrène interminablement à tourner en rond.
Une recherche similaire de profondeur et d’allégorie est opérée du point de vue de la musique, et réussie. Cette dernière est littéralement mise en scène comme héroïne en danger, à la plainte de laquelle prêter l’oreille. Patiente dans le conte final, mais douée de donner vie et de se perpétuer en gigantesque fête, on la trouve bien mal en point au préalable dans la deuxième partie du Pêcheur, qui au bout de sa canne et au même sort qu’une vieille botte, ramassera une partition détrempée, un radiocassette usé, et une trompette noyée. Il y a sûrement un message ici, de survie des notes et du jazz, si tant est que les jeunes générations écoutent avec curiosité tout ce que ces instruments ont à dire et transmettre.
Les éclairages sont chouettes, les interprètes inépuisables de ressources et l’écriture dynamique. C’est plein de magie, de rêve, de créativité, de blagues et de technique scénique également. Une nouvelle fois revenir à un chouia de réalisme sur scène prouve que ces productions jeune public rivalisent d’un souffle frais avec des créations adultes soi-disant plus ouvertes et réfléchies parce qu’abstraites ou conceptuelles. Parfois des choses simples et bien faites en disent pas mal plus long que les discours d’émérites.