Herman Kolgen & co /// Sur-impression

23 mai 2011 22h09 · Marion Gerbier

Après Musique d’atelier
performé en janvier 2009,
EKUMEN récidive son initiative d’inviter le
partage et l’écoute électroacoustiques au cœur d’un lieu de création.
L’expérience est réconfortante et pénétrante, placée sous le signe de la
convivialité, et explore le monde de l’impression, qu’elle soit sensorielle
(émotion), concrète (celle d’un livre) ou photographique (souvenirs calqués).

Olivier Girouard, directeur artistique du collectif EKUMEN, a choisi l’atelier de reliure
de Cécile Côté, où avait été imprimé
et relié son livre-musique imagé avec Urban9
(2009). Au centre de ces machines, meubles et outils qui inspirent le travail
manuel et la minutie, le public est en contact direct avec l’art sous sa forme
artisanale, et perçoit les artistes en pleine création plutôt qu’en
représentation d’œuvres figées. La musique écrite s’inscrit en temps réel dans
les recoins de ce lieu poétique, et s’évade par ses fenêtres au fil des voies
rapides et ferrées. L’électroacoustique est loin d’un brouhaha qu’on critique
d’hermétique et abstrait, loin aussi des branchements techniques et
manipulations électroniques. Ici le son vit respire et palpite, il promène sa
main sur le bois vieilli de l’établi des pères oblats, et vous la tend
chaleureusement, cette main, pour un road-music le long de ses lignes. On rêve
tous d’enregistrer des trains; Musique d’impression va plus loin en
captant les trains-fantômes du coin, et le murmure des wagonnets de mots au
repos dans les tiroirs de l’imprimerie. L’évènement est à l’image des artistes
invités, tout en générosité et sincérité. 

 

Geographical words d’Herman Kolgen

À quelle heure le prochain train, à
prendre ou non? Et cette valise rouge qui tend sa poignée, à saisir? Un jour à
un feu rouge, dans la nouvelle auto de ma sœur tout nouvellement conductrice,
il y avait une femme, penchée sur son volant, à se cogner le front dedans. Elle
pleurait et ne démarrait pas au vert. Nous non plus, subjuguées. Elle a épuisé
ses larmes et sa colère avant qu’ensemble on reparte vers l’ailleurs. Malgré
les vitres et la carrosserie, et sans un regard échangé, il y a eu la proximité
et la compassion pour son histoire personnelle. S’en rappelle-t-elle seulement
de ce moment? Ou s’agissait-il de l’évacuer dans l’urgence d’un sentiment trop
fort?

Herman Kolgen
promène son comité intime sur les voies d’une carte géographique, beaucoup plus
temporelle et émotionnelle que spatiale. Quelles seront nos impressions
quelques mots plus loin? Quelle empreinte laisseront-elles sur les pages
tournées? Il joue sur la répétition de sa confidence avec de légers retours en
arrière comme on hésite à dire. Cette couleur de flashback et de songe est
contrebalancée par les micros sur la table : toute proche, cette voix
s’adresse à chacun personnellement, puis s’éloigne ou se couvre d’un passage de
wagon. L’alternance des micros trimballe d’est en nord-ouest, comme différents
points de vue ou de fuite pour une histoire secrète, d’être confiée ou
s’échapper. L’ installation bricoleuse et son aspect chorégraphique – dont Herman
Kolgen détaille volontiers les ficelles – lui permet de superposer bruits de
rails, récit, cordes contrebassées et balade country, pour une escapade au gré
des hasards et aux confins d’une intrigue, non élucidée mais dont on est témoin
au premier plan. S’invente une scène de film : la conversation captée de
deux marcheurs entre leurs pas sur le gravier, caméra tournée vers là où ils
vont ou ce qu’ils voient. Ou la tête d’un voyageur appuyée à la vitre d’une
rame, dont on sait qu’elle voyage dans ses pensées sur le paysage extérieur qui
défile.

 

Le livre-audio sieste_05
d’Olivier Girouard &
Urban9

Ai-je jamais tenu dans mes mains
pareille musique? Et entre mes oreilles déjà vu un tel livre? Le papier sous
mes doigts, j’écoute son grain et ses motifs géométriques grésillent. La
profondeur des paysages rapprochent de leurs personnages d’un autre temps, et
les notes intruses gribouillées main ou typographiées sont comme des preuves
que ces montages en surimpression ont réellement existé de cette façon. Ces
sonorités qui me tournent la tête pour m’expédier si loin dans et hors d’elle,
simultanément. C’est ravissant – et relié Cécile Côté bien sûr (
Atelier papier plomb).

Cette collaboration Olivier Girouard
& Urban9 (Ronald Robitaille) propose une lecture libre quant à l’équilibre
visuel et sonore, mais je la crois avant tout tactile. Sans doute son caractère
d’errance solitaire en compagnie d’un casque audio fait rechercher une
présence rassurante, palper la profondeur de la musique et les échos du
souvenir. C’est typiquement la perception qu’on a en rêve, une sensation de
flou pourtant précise, qu’on comprend instinctivement sans pouvoir l’exprimer.
Ou ce qu’on trouve au détour d’un livre, en décrochant des mots alignés et de
la conscience de lire pour s’échapper dans un imaginaire truffé du vécu de
l’auteur et de soi-même. Surprise à l’appui : impression musicale in vivo
au ventre des presses de l’atelier.

 

The
underneath of things

d’
Orla Wren

La musique de cet artiste écossais
est attachante comme le personnage, dans sa discrétion et sa sensibilité. On
feuillette son album intérieur (le sien et le nôtre) des plus beaux moments
volés à l’autre bout du monde. À défaut du diable dans les détails c’est la
beauté qui se cache dans les petites choses : se faire réveiller par le
bourdonnement d’une abeille, la caresse du soleil, l’herbe qui chatouille les
orteils, et un rire d’enfant porté par le vent.

Cette poésie candide berce de
tonalités douces et rassurantes. On sent l’effleurement de doigts maternels sur
sa nuque, comme un chuchotement en boucle que « tout va bien aller ».
L’univers de
Colleen et les boîtes à musique n’est pas loin, de même que cette scène du sac plastique* d’American Beauty qui s’envole sur « Any other name » de
Thomas Newman. Orla Wren alias Tui dévoile avec pudeur et mille soins
des instants magiques d’innocence, de charme et de simplicité.

 

*"Do you wanna see the most beautiful thing I
have ever filmed? (..) It was one of those days, when it’s a minute away from
snowing. And there was this electricity in the air, you can almost hear it,
right? And this bag was just dancing with me, like a little kid begging me to
play with it… For fifteen minutes. That’s the day I realized that there’s this
entire life behind things. And this incredibly benevolent force that wanted me
to know that there was no reason to be
afraid, ever. Video’s a poor excuse I know, but it helps me remember. I need to
remember : sometimes there is so much beauty in the world I feel like I can’t
take it, like my heart’s going to cave in.”  

 

……………………………………

 

Musique d’impression, concert-performance de musique électroacoustique
monté par EKUMEN

Avec Herman Kolgen, Olivier Girouard
& Urban9, Orla Wren

Du 19 au 22 mai, 8.30pm

Atelier de reliure Papier Plomb de Cécile Côté

5795 De Gaspé #207 (sous le viaduc Rosemont)

Classé dans :  Non classé
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