14 mai 2011 17h32 · Marion Gerbier
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En 1796, l'écrivain anglais Matthew Gregory Lewis, âgé de 20 ans
seulement, rature en quelques dix semaines un roman d'abord censuré qui
deviendra l'emblème du gothique: The Monk. Dans une traduction libre,
Antonin Artaud le "raconte" à sa sauce, non moins hypnotique et
subversive dans les faits relatés, même 135 ans plus tard.
Dans son essai de 1800 Idées sur les romans, le Marquis de Sade place
ce récit noir en top-liste du renouvellement du roman qui doit en appeler aux
enfers pour briller: "Peut-être devrions-nous analyser ici ces Romans
nouveaux, dont le sortilège et la fantasmagorie composent à peu près tout le
mérite, en plaçant à leur tête Le
Moine, supérieur, sous tous les rapports (…)". Alors qu'il
débutait son ouvrage par l'accroche suivante: "On appelle Roman,
l'ouvrage fabuleux composé d'après les plus singulières aventures de la vie des
hommes (…)", on comprend le point de l'écrivain qu'aucune censure
n'est admissible pour perversion du fait que tout vice est dans la nature et
que les rayer des livres reviendrait à mentir sur la réalité cracra de
l'Humanité. Et le monde protégé des religieux n'est évidemment pas à épargner.
Peut-être même moins.
Qui mieux qu'Antonin Artaud pour dévoiler toute l'esthétique de cette œuvre
sans en amoindrir la méchanceté ni le sale en putréfaction? Le crime y est
parfait et ultime, l'horreur et l'horrible ne font que grandir derrière la
justesse de la langue, sa poésie accessible et son ton cuisant. Il faut dire
que le jeune Lewis avait bien fait les choses bien que son écriture n'ait été
sur le moment que simple divertissement. À une époque où piété vertu et
dévotion étaient plus que sur le piédestal et inatteignables, Lewis rentre dans
le lard de l'Église et de tous les hommes, en décortiquant les processus
dégradants qui mènent en chaîne de la plus admirable candeur à la pire
bassesse. Les abus ne relèvent pas seulement des plaisirs de chair assouvis,
ils démolissent l'individu, le respect minime envers tout être, en décrivant à
vif des enterrements vivants, des viols prémédités, et les combines pour mieux
échapper à la justice humaine comme à celle du Ciel. Pour du monde en robe, ça
a dû choquer! Mais ce qui est le plus admirable là-dedans, c'est la
contrepartie charmante du sentiment pur, celui de la passion et de l'amour
sincère et prêt-à-tout. De même cette créativité du fantastique qui, quitte à
fouiller le satanisme et ses messes noires, n'hésite pas devant les
résurrections les ouïs-dires populaires et la transmission de pensée pour
coudre l'intrigue.
Dans le Madrid du XVIIème siècle, le moine Ambrosio ferait presque la une
des journaux et le sujet préféré des salons aristocrates tant il est PARFAIT,
un idéal auréolé. Trop c'est trop, l'hyper-vertu attire la tentation et la
transgression, en toute démesure. Il chavire sous les invitations passionnées
d'une Mathilde envoyée de Satan déguisée en moine apprenti dont on soupçonne
vite l'homosexualité… ou le transformisme (innovateur pour 1800 moins
quelques poussières!). Mathilde est superbe de détermination, a une logique
implacable, des plans déments, et si elle n'était finalement identifiée comme
employée du 666, on l'admirerait pour sa ferveur dévouée. Don Lorenzo tripe sur
Antonia, une jeune déshéritée que sa condition ne prive pas de l'amour, mais
ses astres négatifs oui. Agnès, la sœur de Don Lorenzo entrée au couvent,
s'éprend de Raymond de Las Cisternas – ami de Lorenzo – et dans un jardin de
nuit fricote sexuellement au point d'engendrer une jolie grossesse, impie aux
yeux des strictes mères. Quand Ambrosio se met à fantasmer sur la jeune et
svelte Antonia, tout prend feu, de flammes bien sulfureuses…
On n'en est pas au [Le] Diable amoureux de Sade mais pas loin, avec
un accent beaucoup moins franc point de vue sexe; pas loin non plus du [Le]
Diable et Marguerite qui reste inégalable dans l'expérience mystique. Tout
sentiment, surtout le plus coupable et vicieux, est décortiqué et analysé. On
se laisse prendre.
(Extraits)
L'accroche:
"La réputation d'Ambrosio me
paraît absolument sans reproche, et un homme qui a passé toute sa vie entre le
murs d'un couvent ne peut avoir trouvé l'occasion de mal faire, quand même son
penchant l'y pousserait."
Plus loin : "Cependant, il
marchait d’un pas égaré dans sa cellule; la pensée des obstacles qui s’opposaient
à l’accomplissement de ses vœux faisait bouillir son sang; toute son hypocrisie
arrivait à peine à lui masquer la nature odieuse et lubrique des sentiments qui
le poussaient vers l’innocente Antonia. Son œil tomba sur le portrait de la
madone, si adulée naguère; il l’arracha du mur avec fureur et le jeta à terre
où il l’écrasa du talon. – Prostituée! Infortunée Mathilde, ce que son amant
méprisait en elle, c’était l’excès de son amour pour lui."
Et une citation pour le chapitre La tentation: "La tentation":
"L'un dans l'autre perdus / Comme la nuit est belle! / Que le jour est
désespérant!"
* Spéciale dédicace:Tu vas bien Aurélien?