14 mai 2011 2h15 · Marion Gerbier
À propos l'article Voir Zurbains 2011 (Les)
Quand on parlait récemment d'enfoncer son clou auprès des adolescents avec la création Éclats et autres libertés à la Maison Théâtre, le Théâtre Le clou n'y va pas avec le dos du marteau ni de main morte. Il récidivait les dernières semaines à la Salle Fred-Barry avec son cru annuel des Zurbains 2011. Aux armes jeunes plumes, prenez possession de la scène et brandissez les porte-voix!
C'est dès 1997 que le Théâtre Le clou prend le relais d'Yvan Bienvenue (Théâtre Urbi et Orbi) dans le grand projet des Zurbains. Chaque année, la compagnie assiège des classes de secondaire et organismes participants pour une conférence donnée par un auteur professionnel afin de contaminer du goût d'écrire. Parmi les textes récoltés auprès des jeunes, 12 sont sélectionnés et récompensés d'un stage intensif d'écriture, dont 4 contes sortiront gagnants pour être montés par les comédiens et joués publiquement. 14 ans que ça dure! Et force est d'admettre que ce combat pour l'invasion culturelle auprès des adolescents ne faiblit pas. D'année en année il démontre au contraire un acharnement qui porte ses fruits… 2011 sera canneberges et bleuets!
Comment ça les jeunes têtes se désintéresseraient de la politique?! Disons plutôt que c'est la politique politicienne et son bullshit démago qui ne les passionnent pas et se désintéressent d'eux. Eux ils ont besoin de bouger, de révolutionner, de dépasser les limites des beaux discours. Nanique de Sabrina Maaz (du Collège de Montréal) présente une course électorale au pied de la lettre, entre un nain à deux visages dont les jambes et le caractère ont été atrophiés par le système, et Der Fürher Canneberger, un énorme ballon immobiliste dur à détrôner qui ne jure que par sa terreur à saveur de canneberges. La dictature du rouge qui accueille les spectateurs à coups de mitraillettes et de directives menaçantes a bien évidemment des airs de parodie nazie, mais emprunte aussi à George Orwell son "ist watching yous", et la caricature démontre une conscience historique et culturelle, ainsi qu'un regard acéré sur le politico-social d'aujourd'hui. Les vérités sont servies crues, et le texte a définitivement plusieurs couches, très pertinentes. Jean-Philippe Lehoux qui manipule la marionnette Nanique en lui prêtant sa face incroyable et ses mimiques tordantes est simplement génial! À vous les bleus…
Avec La Familia, Gabriela Peguero-Rodriguez (du Collège Nouvelles-Frontières de Gatineau) puise aux sources de la communauté portugaise et du fado pour questionner les fondements de l'identité sur différents plans: l'amour filial, le bagage des immigrés, la quête d'indépendance et le sens de la vie. Une jeune fille (interprétée par Aurélie Morgane), qui n'a jamais connu son père que par une carte postale et les silences de sa mère, décide – en apprenant que celui-ci est hospitalisé après un accident – de fuir le berceau maternel encombré des souvenirs du pays et les jacassements larmoyants de ses tantes pour le rejoindre en bus à Toronto. Stress de l'évasion interdite, elle passera par mille états et interrogations sur ce qu'elle recherche vraiment par rapport à ce qu'elle a déjà, et ce qu'elle trouve au passage (dont un inquiétant voyeur à lunettes noires et le sosie de Robert Pattinson). Les vieilles tatas portugaises sont plus vraies que nature, le parallèle au fado est riche, et les réalités familiales y sont décousues avec brio. Si les références sont profondément ados twilightées, elles parlent, et la construction de l'aventure est prévisible mais efficace.
Dans l'univers de cette génération collège, les réseaux sociaux tiennent évidemment une place centrale, et quelque soit l'époque c'est aussi l'âge des premières relations de cœur et expériences sexuelles. Mais à quel point ces encore-enfants sont-ils conscients de la manipulation de leur image et des dangers de vouloir se faire passer pour autre que soi? Avec Fakebook, Safa Abdel Rahman (de l'École torontoise Étienne-Brûlé) aborde les difficultés d'une première blonde virtuelle pour un neird passionné de sciences et peu doué dans le jeu de la séduction (terriblement incarné par Dominic L. St-Louis). Les clichés sont criants de vécu, la perspicacité quant aux avatars fait du bien, et l'humour ne manque pas de piquant.
Sophie Thibeault se transforme provisoirement en grenouille pour La dissection, conte métaphorique et psychédélique d'Emma Champagne (de la Polyvalente de Saint-Georges). Et si cette fois la potion changeait Princesse en amphibien plutôt que son crapaud de fixette en vrai prince? Le détournement du conte de fée fonctionne à merveille, dans un langage simple et hautement coloré (vert chlorophylle flyé). On se dit une fois de plus que ces jeunes en voient des vertes et des pas mûres, et s'ils embarquent dans le jeu, ils n'en sont pas moins alertes quand ça dérape.
Intrusion professionnelle dans cette coproduction collégienne, Dany Boudreault présente Trembler comme les vieilles personnes, récit poignant et audacieux de l'euthanasie d'une mère par sa fille de quatorze ans… De quatorze fois quatorze ans. Carolane, son ado, a de la personnalité (tout comme Véronic Rodrigue qui la joue avec punch et vivacité) et vit elle-aussi dans la surréalité Twilight avec ses illusions de Bella sur l'amour-toujours et l'immortalité. Dany Boudreault emprunte parfaitement les allures du jeune auteur et ses centres d'intérêt, tout en ouvrant la réflexion sur des propos complexes et souffrants: la maladie, la mort, le courage, et là encore les liens filiaux. Renversant!
En partenariat avec la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier à Montréal, le Théâtre jeunesse les Gros Becs à Québec, le Théâtre français de Toronto et le Centre National des Arts à Ottawa.