1 septembre 2010 8h10 · Marion Gerbier
À propos l'article Voir Tromper le silence
À l'heure où Tromper le silence gagnait l'écran d'une salle du QL hier, l'Impérial lui s'offrait une série de périples vers l'Est. Or à l'Est, du nouveau, et pour faire court pas toujours drôle.
Point de silence pour Arash Ashtiani qui tourne en Iran Only sound remains. Où est Amir? Est-ce la voix d'Amir qui crie dans la rue? Quand rentre Amir? Amir, tu m'entends? Amir… réponds. C'est loin l'Internet où tu vas, Amir? Tu feras attention, n'est-ce pas là-bas? Dans la rue c'est la révolte qui gronde. Dans le téléphone, rien qu'un grésillement sourd. Dans la chambre: une sonnerie vibrante qu'on laisse s'épuiser, et dans la cuisine le quotidien qu'on tente de préserver encore un peu derrière des bruits de casseroles. Devant la grand-mère: du silence ravalé, de la douleur qu'on tait, et les banalités pour éviter l'aveu fatal. Avec l'épitaphe finale, attendue et dramatique: To Amir (1985-2009).
D'Iran également, Babak Amini rapporte Underwater banquet, où ce à quoi un premier de l'an peut ressembler dans des marécages brumeux où l'on campe dans des tentes humides avant de rejoindre les champs à déminer. On s'accroche aux yeux noirs de la jeune fille enceinte, et aux rides inquiètes et désarmantes de la vieille qui savait.
Colette de Nicolas Morris a un physique à l'antithèse des précédentes, le visage poupin et rose pâle typiquement britannique, des yeux clairs et des cheveux légèrement auburn. Après la rupture, la (trop?) jeune femme revisite les moments forts comme anodins de sa relation perdue, les crises retenues, les craques irrécupérables, les détonateurs sournois. Ses doigts fébriles qui torturent le souvenir d'une petite boite d'allumettes rouge sous ses yeux humides, racleront plus tard la terre dans une symbolique de deuil de la douleur sentimentale. On suppose l'avortement mais la suggestion n'est pas limpide.
Avtobani (The highway) par Sandro Japaridze poursuit sur le thème de l'IVG, en filmant un couple arrêté dans un pause-café au bord d'une autoroute géorgienne. Ils sont jeunes, le regard ambitieux et franc, probablement amoureux séduits et joueurs; elle est décidée à faire la route jusqu'au bout, jusqu'à une probable clinique; lui semble hésitant et légèrement soucieux des répercussions pour leur couple et peut-être des séquelles pour elle; une petite fille coquine et gaie décidera pour eux. Et la guerre décidera du reste. Deux points d'intérêt: la typo des génériques pour la curiosité, et l'impressionnant ratage guimauve des dialogues et des plans pire qu'une saga d'ados, mais qui rend percutant le symbole du plan final.
Autre regard de Géorgie, Vako Kirkitadze tourne Sektemberi, les campagnes géorgiennes violées et pillées par l'armée russe dans une luminosité boueuse d'automne. La thématique de la guerre écœure dans ce qu'elle montre de misérabilisme, de vandalisme primaire, de cruauté gratuite. La persécution est très psychologique, pas concrètement de violence à l'écran sinon le dégoût du comportement militaire. L'enfant a grandi depuis le court d'avant, il a certainement tout perdu et le cœur plein d'horreurs, mais dans ses yeux la résistance obstinée de s'accrocher à son dernier souvenir, un médaillon pour lequel il courra et ramènera un commandant à un minimum de raison: "C'était la bonne chose à faire".
On quitte l'armée pour le règne cruel et malhonnête de l'entreprise, où une tête-de-pipe ne tient à rien et où sauver sa peau passe par un travestissement dangereux et beaucoup d'aléatoire. Du réalisateur espagnol Coté Soler, el Vendedor del ano est excellemment monté en thriller angoissant, où par flashback on revient à une réalité plus comique mais non moins apeurante (quant à la corruption des acteurs), qui désamorce nos idées préconçues et dénoue les détails accusateurs. Du sang sur la manche au regard traqué vers l'arrière, délicieux!
Retour à l'ouest… Monster Butler enchaîne dans le style scabreux et sanguinolent, puisque l'américain Douglas Rath reconstitue les scènes meurtrières et sadiques du fait divers de Ray Fontaine, un majordome mettant radicalement fin à son service au sein d'une famille aristocrate. Un peu trop stylisé et noir, mais la petite phrase "tiré d'un fait vécu" de la fin donne du sens. Emballement musical et génériques presque trop soignés.
Son compatriote Neil Labute propose le génial et parfaitement filmé/interprété Sexting, rencontre d'une maîtresse et de l'épouse officielle d'un même homme en son absence. Le ton est persifleur, aucun cliché de série B n'est épargné dans les piques agressives de la protagoniste, le punch est drôle. Mais surtout l'idée est intelligente de renverser le drame, puisque c'est la maîtresse - enragée d'avoir reçu par erreur un SMS sexy destiné par son amant à sa femme – qui fait une scène de jalousie acerbe.
De Nouvelle-Zélande, Licked de Dan Salmon aborde sur un ton tout-à-fait particulier les mesquineries de deux petites filles d'une douzaine d'années à peine à la plage sans leurs parents (à moins que cela aussi ne soit un mensonge). Si la pédophilie laisse planer une ombre douteuse à certains moments, les fillettes sont des dures-à-cuire et des arnaqueuses professionnelles aux méthodes sans doute aiguisées pendant des heures et des jours d'ennui inoccupé. La transgression des barrières de l'âge fait réfléchir, mais histoire de remettre les choses à leur place, rappelons la préoccupation première des gamines: s'offrir des glaces à lécher à volonté…