14 février 2010 22h23 · Marion Gerbier
C'est un fait avéré et assumé depuis environ mes sept ans. À l'époque, j'adorais du drôle de légume qu'est l'artichaut sa présentation non-conventionnelle, son côté immangeable autant qu'impossible à apprêter, son odeur limite chou qui n'a rien de glamour à – et après – la cuisson, son appartenance aux verdures bonnes cuites et tièdes mais tout de même saucées dans la vinaigrette. En gros je l'appréciais et l'apprécie toujours pour tout ce que nombre devaient et doivent encore lui reprocher: le peu à racler du bout des dents sur chaque feuille, un bien maigre butin pour tant de temps et d'application; sa ressemblance à rien et son apparence anti-gastronomique; et sa désignation à la con qui en français pourrait appeler n'importe quelle terminaison sur laquelle on hésite, et en anglais manque d'étouffer le convive. Tout cela est véridique, jusqu'au moment fatidique… d'arriver au temps des poils. Ainsi bien avant l'âge de la pilosité pubère, je prenais conscience et par le même coup grand dégoût de ce que renfermait l'étrange animal sous les écailles de sa carapace une à une effeuillée. Alors que je prenais tant de plaisir aux préliminaires du déshabillage, la toison à peine dévoilée, d'un jaune pisseux virant au vert pastel (selon la cuisson), et mon assiette se voyait repoussée en bout de table où son trésor renié faisait le bonheur de bouches plus paresseuses et mâtures. Depuis j'ai bien grandi, et sans doute je fléchirais plus mollement si l'on me servait les bons arguments d'au moins essayer, seulement je sais d'avance et par conviction que ce petit coeur tendrement mou me pue au nez.
Venons-en au coeur justement. C'est la saison rouge pour les libraires de ressortir tous les titres annonçant un rapport plus ou moins proche aux affaires de sentiment. Si le titre Les larmes de Tarzan laisse perplexe sur l'adéquation du contenu, les quelques lignes de cul de livre remplissent parfaitement leur fonction, en débutant de go: "Elle, c'est Mariana, mais leur rencontre fut assez fracassante pour qu'il la surnomme Tarzan. Lui, il s'appelle Janne, pour de vrai." Ainsi il s'agit bien de remonter aux racines primates de l'amour, promettant du sexe légèrement brut au détour, vous voilà rassuré. Seulement vous ne lisez pas les quatrièmes de couverture… peu importe, vous vous souvenez Le Mec de la tombe d'à côté, et vous avez un faible pour l'édition Babel, alors vous plongez en passant outre le kitsch météorologique en une. En plus, avec un nom à consonance italienne, l'auteure Katarina Mazetti oeuvre pour la Suède, voilà qui rajoute l'exotisme nécessaire.
Les grandes lignes sont évidemment paquebot: deux qui n'ont absolument rien à voir ensemble se tombent dessus un peu par hasard et si violemment qu'il y aura nécessairement des conséquences, ou séquelles psychologiques. Et bien que chaque nouveau contact soit l'occasion de confirmer voire élargir le fossé infranchissable qui sépare leurs mondes, bien que toute réplique même anodine soit l'opportunité d'une nouvelle offensive acerbe, ils s'acharnent, poussés par le destin autant que par les paradoxes de leur caractère humain… car en filigrane on a beau taire, on sent bien ce sentiment naissant et profond d'attachement sans cesse chatouillé par nos deux innocentes victimes de Cupidon. Evidemment on les observe suffisamment en contact pour savoir que ce serait un conte de fées, qui ne peut simplement pas exister; évidemment ça foire; évidemment c'est non seulement peine perdue mais un geste apparemment irrémédiable est posé; bien évidemment – on est dans un livre après tout, qui plus est d'amourrrr! – l'idylle la vraie est invincible et vainc tout. (L'histoire s'arrête respectueusement un tout petit peu avant… mais on devine bien comment ça finit… au lit!). Jusqu'ici ça paraît presque décevant, et tant qu'à griser le tableau, rajoutons que si la recette insiste pour planter ses barrières au bonheur dans le décalage insurmontable entre classes sociales, ce sont les mêmes ingrédients qui se retrouvent dans le volume suivant, l'oeuvre manquant vraisemblablement de renouvellement… Pourtant, pourtant, le roman creuse sa brèche, et tout jugement malintentionné fout l'camp.
Pour mémoire du dernier paru, Orjan et la femme beige se rencontrent à mauvais gré sur un banc de cimetière. Non seulement l'ambiance n'est pas à l'avenir rigolard, mais en plus on y cherche plutôt l'isolement et la transparence. Toutefois et c'est bien connu, il y a un fort besoin de tout le contraire, un malaise propice au fou-rire incontrôlable, et le désir inavoué d'une présence intrusive et réconfortante. Ensuite, c'est de l'ajustement de personnalités. Quant à Tarzan qui joue des lacrymales, il en joue peu à vrai dire – il ou elle -, tellement barricadés dans leurs quotidiens dévorants. Ce qui les éloigne: elle est mère célibataire, deux enfants en bas-âge, un boulot de merde, et plus de sous en milieu de mois, à court d'idée pour combler de rêves des ventres vides; lui est sans doute fils à papa, en tous cas propriétaire de Lamborghini, adepte de restaurants luxueux et compagnon occasionnel de chialeuses aux "yeux de faon". L'univers de la jet-set qui remplit la presse people est peu développé et n'aurait rien appris, mais le monde pauvre de la restriction et de l'économie est étonnamment plus riche, surtout à deux bambins en manque de papa dans les pattes. Et ce qui les retient: lui ses conquêtes faciles et raffinées, ses habitudes de ne pas calculer, son bôô monde loin de la pisse de fond de culotte et du vomi plein les sièges d'auto; elle, tout se calcule, mais à part le père de ses enfants, en connexion directe avec la lune ou amorphe sous anti-psychotique, plus rien ne compte. Bon bien sûr, on reconnaît les ficelles mieux tirées ailleurs du théâtre d'Anouilh, où le choc des conditions crée le drame abyssal de l'hyménée. N'empêche, Mme Mazetti se défend une nouvelle fois avec succès, parce que son franc-parler vaut le détour, qu'on accompagne les personnages avec joie et fidélité, tout en gardant un rictus en coin de leurs réflexions et lapsus révélateurs, inassumés. Somme toute, c'est une jolie histoire à se faire conter docilement, parce qu'elle n'est justement ni docile ni jolie, largement terre-à-terre et un peu rentre-dedans. Outre son style quand même pas révoltant ni frustrant, juste violent ce qu'il faut malgré la complaisance, le tout s'accorde la largesse de finir bien, et on pardonne, encore un peu remué des rebondissements. Bon, c'est vrai, ça reste gentillet… mais plaisant.
Extraits:
"J'ai failli m'étrangler. Elle n'avait pas écouté un traître mot de ce que je disais, elle n'a fait que me commander comme si nous étions la Comtesse et le Serviteur et elle s'est même permis d'être sarcastique, ma parole! Mais la blonde couleur pigeon était déjà installée dans ma voiture, elle sanglotait et farfouillait dans un petit porte-monnaie d'où elle a tiré quelques billets froissés de vingt couronnes. Tarzan a farfouillé aussi et a trouvé un billet de cinquante et ensuite elles ont fait les poches des petits à la recherche de pièces d'une couronne! J'ai cru rêver en entendant soudain une voix dire: "On s'arrangera, j'avance l'argent", et en comprenant que cette voix était la mienne." (p.30)
"Je l'ai lu dans les livres mais je ne l'ai jamais vraiment expérimenté personnellement. La nourriture qui n'a plus aucun goût, le lit qui est trop chaud, nuit après nuit, avec les draps froissés par des milliers de petits plis. La croiser partout en ville – sauf que ce n'est jamais elle. Par contre, je ne suis pas étonné d'avoir l'impression d'apercevoir ses mômes partout, les mômes se ressemblent tous." (p.141)
"Ces derniers temps, j'ai guetté Mariana comme un admirateur forcené guette une star de Hollywood. Je suis passé "par hasard" devant son école ou devant la garderie des enfants. J'ai fait mes courses dans son supermarché - et heureusement que je ne l'ai pas croisée là, si loin de chez moi, car elle aurait immédiatement pigé pourquoi j'y étais. Ma connaissance des lieux qu'elle fréquentait quotidiennement se limitait à ça. Épier quelqu'un de la sorte remplit deux fonctions. D'une part on espère évidemment rencontrer la personne. Mais ça tient aussi d'une sorte de pèlerinage, Genre, je marche sur une terre sacrée, elle a posé ses pieds ici récemment. Je n'en parle jamais à personne. Je suis tellement pénible que je suis prêt à me balader avec un sac sur la tête toute la journée." (p.221-2)