18 décembre 2009 22h48 · Marion Gerbier
À propos l'article Voir Leçon de cinéma de Raymond Depardon
En septembre à la Cinémathèque, un cycle Raymond Depardon tournait. À l'occasion, le "chasseur d'images" tel qu'il se définit s'était placé pour une fois face à une petite caméra placée en fond de salle d'une entrevue achalandée, retransmise dans différents espaces de l'édifice. Une seconde chance d'y assister ce vendredi…
Ma rencontre avec Raymond Depardon c'était il y a une dizaine, interviewé à un Grand Oral par les étudiants de SciencesPo Bordeaux. Sa "Partie de campagne" sur Valérie Giscard d'Estaing faisait enfin sa sortie légale après vingt ans de mise au frigo. De cette séance me reviennent quelques impressions et jugements radicaux. L'orateur avant tout: assez déconstruit et flou voire fuyant, dans un propos qui sonnait prétentieux pour son évidence quasi démagogique, sans doute trop loin d'un blabla artistique ou revendicateur qui m'aurait à l'époque plus plu. Ses clichés (tofos de voyage) de dunes ensablées d'Afrique m'étaient apparus léchés comme pour une annonce Camel, et suffisants. Le documentaire "politique": terrible de vérité, percutant. Il m'en est resté un dilemme entre la personne et son approche cinématographique.
Pour faire court il y eut ensuite La vie moderne, improbable dans un cadre de FNC. M'y pointer par gratuité, pour défier mon idée première, pour percer un peu le mystère latent d'un type qui ne m'a pas inspirée de ses commentaires alors qu'un de ses films de jeune journaliste doué était une révélation. Entre temps une soirée anodine post-diplôme à feuilleter des portraits de politiques du photographe, où m'étais fait remonter la brassière de mes critiques sur son exposé cafouilleur, alors qu'on l'adulait maître d'un art polyvalent du documentaire: décidément intriguée de me faire une opinion assurée. La vie moderne m'a chavirée, de son sens esthétique et technique, juste et humain, bref magique en tout.
M. Depardon, sa chemise à carreaux bruns, l'air franchouillard mais ouvert sur le monde, regarde encore parfois vers ses pieds. Ça n'est pas fausse timidité – des restes d'un ancien temps auquel il a sans doute travaillé durement – autant qu'un temps de réflexion pour laisser infuser les questions. Ces questions il n'y répond jamais directement, mais démarre toujours apparemment hors sujet. Des fois on y arrive à la réponse, d'autres fois non car les phrases restent inachevées mais les idées elles s'emberlificotent du coq-à-l'âne, et d'anecdotes en redondances on s'épuise en "et après, qu'est-ce qu'on fait, hein? qu'est-ce qu'il reste à faire après?…". M. Depardon ne sait pas bien parler, n'accorde rien ni adjectif ni antécédent, débute quatre propositions à la suite, ne referme aucune parenthèse, et s'essouffle dans des formules de circonstance; qu'ici on dirait "c'est ça qu'est ça". Possiblement tout cela est vrai, reste que mentalement on complète ses phrases, on suit son cheminement, on s'attache. Peut-être bien qu'après tout le gars, jouant l'imprécision, cherche simplement à nous conduire vers une vérité personnelle? Préméditation ou non, il y arrive.
Parmi les mots tus qu'on arrache à des disgressions sans conclusion, il y a l'humanité, l'instinct, la compréhension, un profond respect, et bien sûr l'amour de ce qu'on fait qui s'étend à l'affection pour l'autre (dans le sens d'être affecté aussi). Parmi les vérités dispersées: le coeur du talent documentaire tient à grande partie dans la rupture de l'introduction, préparer le spectateur, ou plutôt l'extraire de sa réalité confinée; respecter son prochain / son sujet - c'est basique – et s'y adapter, en intervenant ou non dans le monologue; se laisser guider par un instinct essentiel, sinon où va-t-on?; et être prêt à "gaspiller" des ribambelles de pelloche. Ça n'est pas gaspiller évidemment, car si Depardon s'avoue long ou lent, il oublie de préciser qu'en un plan fixe de une ou quatre minutes, il passe une multitude d'informations plus parlantes encore que les mots. Le chien qui rentre dans le cadre familial, ou le silence souriant et remerciant au bas d'un tracteur: autant de preuves d'un élan de compassion salvateur et vrai.
Toute la beauté de La vie moderne me revient et me claque en pleine face. Une économie de 80 plans en 88 minutes, on ne peut pas dire qu'on s'étire. Et si on compte peut-être un 88% d'interviews silencieuses ou de plans fixes, ça n'est que l'idéal de prise de vue pour approcher ce monde-là, méfiant et renfermé dans un trou des Cévennes. Autrement c'est parce qu'il ne se passe rien que 1) on remarque le moindre détail qui se glisse dans ce rien et 2) qu'on comprend tout ce qui se trame en fait. Découvrir le cinéaste qui intervient si peu dans ses documentaires, le découvrir bavard mais qui n'aboutit pas ses idées, c'est bien la même démarche. On se dit rapidement que les deux heures d'entretien sont un peu vides, et pourtant la personnalité et les principes du bonhomme nous tombent dessus comme une massue. Quel professeur d'une belle leçon de cinéma qui affirme son ton bourru… Me voilà pro-Depardon, de belle façon. Pas seulement pour la beauté du ton que faisais découvrir à Deu récemment. Plutôt comme on aime le grain et les rides d'un vieux blanc&noir. Et parce qu'à l'image de ses créations, le bonhomme semble hésiter et chercher – sans doute c'est sincère – mais nous emmène pile au point voulu. Il le dit lui-même: "vous m'avez compris". C'est bôô de dire ça en françâs au Québec! Et bien qu'il parle "canadien", on lui pardonne, car lui aussi cerne justement le climat en parlant de générosité, d'écoute, de calme typiques.
Un premier pardon pour l'avoir incompris il y a 10 ans; un second pour n'avoir pas tout vu depuis. C'était un plaisir, à faire durer avec d'autres archives à visionner. Le Raymond en question est prolixe en images, tant mieux.