15 décembre 2009 11h31 · Marion Gerbier
À propos l'article Voir 4 Fois Mélanie 1/2
À l'heure où les fans de Johnny prennent de l'avance sur les hommages de carrière posthumes – peut-être pour ne pas se noyer dans les dernières vagues des célébrations de Michael Jackson -, ce texte à la mémoire de Tennessee Williams vient me titiller ailleurs. Je n'me souviens pas du décès de Michel Berger. J'avais dix ans, je sais qu'c'est plus vrai, mais j'avais dix ans. Gainsbarre l'avait devancé d'une année, cinq ans plus tard ce serait Barbara. Dans l'intermède des milliers d'autres plus ou moins connus les suivent dans l'ombre. Cobain évidemment, 8 avril nauséeux: "It's better to burn out than to fade away" (Hey Hey My My, Neil Young).
Quoiqu'il en soit de cette brève nécrologique, que Michel Berger s'appelle Michel-Jean Hamburger et Barbara Monique Andrée Serf, et en dépit des flopées de théories fantaisistes et paranoïdes tricotées autour du vide des grandes disparitions, la compassion et les embaumements médiatiques n'ont encore ressuscité personne. Paix aux proches, qu'ils puissent déglutir leur peine en privé. Si tant est qu'on soit porté à aduler astronomiquement des stars, la perte d'une idole de jeunesse, incompréhensible dans le vertige improbable et illégitime qu'elle laisse, n'est pourtant pas le premier ni le pire côtoiement de la mort dans une vie. Aucun deuil n'est comparable ni plus terrible que celui de chair et cependant, se faire abandonner par ses repères, ses espoirs, sa fidélité, son innocence ou sa confiance sont autant de craques dans le coeur et en chemin. "Tu ne sais même pas / Sortant de mon cimetière / Que tu entres en ton enfer" (Ah je les vois déjà, Brel), et aussi: Ah! Je me vois déjà / Je me vois tout au bout / De ce voyage-là / D'où l'on revient de tout". On revient peut-être plus ou moins de tout, mais jamais totalement de rien.
On revient bien de 4 fois Mélanie 1/2. On n'dira pas "intact", mais bousculé comme il faut, détendu et séduit aussi, en relativement bon état. S'y livre une litanie profane à quatre voix qui démystifie l'effacement d'une génération d'adolescentes taguées d'un prénom trop commun. Cette Mélanie de Gatineau - qu'elle soit Boucher, Laflamme, Poitras ou Wolfe – est une brunette qui n'manque pas de caractère ni d'humour, tatouée de son milieu familial, nourrie aux rêves d'amour, de célébrité, de calme ou de transgression comme tant d'autres. Qu'elle embarque à reculons dans une partie de chasse en famille ou fornique avec Steve dans les fourrés, que son lendemain de party de bureau chie fatalement ou que la fifille du nouveau directeur M. Valois lui chipe sa cote de popularité, une Mélanie est un être au désir mortel d'exister. Mais affublée de cette étiquette générationnelle partagée par le quart de ses voisines de classe, sa lutte identitaire devient sanguinaire et diabolique malgré elle.
À travers ces quatre discours mordants d'énergie et de personnalité, Justin Laramée développe une langue pleine d'accent et de fougue, qui pince par sa spontanéité, comme les flocons glacés d'un matin par -20. Delphine Bienvenu, Julie Carrier-Prévost, Sandrine Cloutier et Léa Simard ont leur personnage incrusté sous les ongles et nous captive en un tour-de-main dans le récit du drame qui chamboule un jour leur vie de Mélanie. Le délectable visuel du filet de sang au carrelage des toilettes trahit le ton général de la pièce, et un moment décisif de révélation complice pour ces quatre solitudes. Si c'est là la clé principale au problème de la surpopulation de Mel, le traumatisme de chacune d'elle se situe ailleurs, dans un de ces faits dont on n'revient jamais tout à fait. C'est rouge cru et ça gicle salement dans la tradition des Contes urbains dont on suit la trace d'un rire dément et dégueulasse. Les narrations espiègles, malhonnêtes ou trébuchantes rendent curieux de détails crades et font qu'on en redemande malsainement à pleines dents. On se régale. Les ingrédients mixant merde, sang, sexe, vulgarité et jalousie, trivialité et malchance en chaîne, petites ironies et infamies de la vie, sont peut-être grossièrement évidents et au comique inhérent et facile, le phrasé est d'une justesse impeccable, craché sur un ton dosé avec tact. La construction scénique reste simple, là où les jalons du texte se nouent et se serrent avec une précision homicidaire.
Plongé dans cet univers de Mélanie copiées jusqu'à l'invisibilité, on nourrirait bien un léger point de côté à force de se tordre de sarcasme, petite boule de cruauté prête à foutre le feu aux souvenirs d'humiliation, pour se venger des haines et misères de l'ordinaire. Plutôt 4 fois et 1/2 qu'une. Quelque chose comme 4 1/2 sur 5. Parce que la cinquième, la petite blondinette de Valois, ne sera qu'à moitié là, ne méritant pas sa place banale de Mélanie, sortant trop du lot. Ou pour ce 1/2 d'appendice de solidarité mélaniesque qu'on sent se réveiller au fond de soi. Called to fade away, they're fatally to burn out. Explosives comme de la mélinite.
Repris du 12 au 16 Janvier à la Petite Licorne, Compagnie Qui va là.