15 décembre 2009 23h24 · Marion Gerbier
À propos l'article Voir Personal Jesus
Avez-vous déjà siroté un cul-mouillé de Limoncello? Dans de sensuelles bouteilles aux hanches larges et lourdes pesant à un col étiré vers le ciel, dans lesquelles repose une liqueur épaisse d'un jaune fluo laissant insuffler l'artificialité du goût citron. Embuées d'une froideur de congélateur, d'un hiver qu'en Italie on connaît rarissimo.
Gaétan Nadeau organise une sauterie videos-souvenirs-de-voyage à La Chapelle, dont on ne manque pas de souligner à l'occasion la tombée à pic. Ç'aurait pu être au Gesu ou à Bon-Pasteur ma foi, mais la prestation dévote n'est pas pour tant flatter l'image pieuse, et nécessitait un espace plus transgressif encore que sacré, surtout ouvert à l'impromptu. Une fois de plus une retraite rue St-Dominique s'avère une ouverture sur un univers artistique incongru.
De sa voix portante d'orateur grec ou voix off d'un cinéma nouvelle vague qui se la pète, le voyageur nous transporte au berceau de la civilisation, dans un mélange de flashs d'enfance et visites antiques qui sent autant les prouts qu'il emprunte une aura divine et l'aisance romaine de mise. Perpétrant le traditionnel torse poilu auquel se mêle un pendentif doré religieusement dévoilé dans le col déboutonné d'une chemise collée de sueur, Personal Jesus n'est pourtant pas l'émissaire d'une masculinité machiste. Et drapé d'une robe athénienne, le spectacle rejoint plutôt les tragédies et orgies philosophiques du Banquet, avec dérision évidemment, et homosexualité affranchie.
La pièce s'effeuille en plans successifs: session de tourne-disque et cours d'italien, confessions sur un divan digne de l'Olympia de Manet, visites monumentales comme picturesques, retour à une enfance lente à Neuville - Québec. La découverte a un écho plus introspectif que curieux de culture, puisque l'ouverture à Pasolini et aux oeuvres liturgiques se heurte à une certaine imperméabilité hostile de qui n'est pas vierge à l'apprécier. Toutefois par devers le ridicule des costumes et postures, la beauté émane quand même, et c'est là un joli pied-de-nez à qui croirait son terre-à-terre païen invincible à la magnitude auréolée.
De Gaétan Nadeau on pourrait dire à première impression qu'il est irraisonné et trivial (dans le mauvais sens, ou vulgaire dans le bon). Audacieux et exhibitionniste? Plutôt courageux et… courageux. Il ne s'agit pas de prétention mais bien d'humilité. Un retour aux sources familiales – du moins intimes – qu'on découvrait la semaine dernière autrement plus froides et crues avec Angela Laurier. L'auteur/comédien/performeur choisit d'en rajouter au lieu d'épurer chirurgicalement, et donne son show en Diva du bassin méditerranéen, revisitant son héritage historique personnellement sans l'agrémenter d'aucunes convenance ni censure. Pour cela il s'entoure des chorégraphes (vidéographe/dramaturge… on n's'en sortira jamais des titres, disons scénographes) Marie-Stéphane Ledoux et Jacques Brochu, pas inconnus au bataillon puisque leur collaboration perdure depuis une quinzaine. Mais quand il est question de fouiller des siècles d'histoire et du vécu personnel, mieux vaut assurer des arrières solides, capables d'encaisser l'excentricité d'un Gaétan Nadeau plongé en séance psychanalytique. À souligner: le jeu de dix écrans répartis en huit couches (si mes calculs myopes sont exacts) qui procurent à l'ensemble une pluri-dimension technologique et joyeusement anachronique.
Soyons franc, ma confession: l'ennui prédomine devant tant de suffisance (rien que dans l'énonciation théâtralement poussée), mais vite concurrencé par une admiration devant la présence et le culot. Les incarnations figurées de Sainte-Cécile et Sainte-Thérèse sont tout bonnement irrésistibles! L'innovation vidéo-graphique est stimulante. Et dans le propos, la crise interne du voyage est probablement juste, même si alambiquée en fioritures verbales et narcissiques. "En crise avec soi-même", c'est justifiable, mais de vécu, l'extérieur vient vous chercher plus que le trifouillage égocentrique, et l'éblouissement du nouveau/différent est beaucoup plus fort.
Personal Jesus: serait-ce la capture de cette rupture intérieure qui nous fait porter notre croix, à tout un chacun? Je me demande parce que…, je traîne mes gling-gling de casseroles comme tout le monde, mais des fois j'aimerais bien les laisser là, les faire taire dans une offrande d'espace inconnu, et si un pèlerinage à Lourdes peut y faire de quoi… Reste que le projet empiète sur le territoire d'autres: à ne trop conseiller Journey by moonlight d'Anton Szerb (hongrois), d'un dépressif – du moins sur le bord de s'affirmer tel - transposé en exilé italien… À vous de découvrir.
Invoquons le prompt conseil de Saint-Thomas quel que soit le phénomène: qu'il faut le voir pour le croire. Profitez d'un soir cette semaine au Théâtre La Chapelle pour pouffer ouvertement de l'idée exotique d'une messe de Noël afin d'accueillir 2010. Et aux douze coups du minuit réveillonnant, étendez-vous plutôt au chaud sur votre banquette de poils, à gober du raisin arrosé de Limoncello. Pour ma part le cello l'emporte largement sur le limon de la boisson sirupeuse et sucrée à l'écoeurement. Y revenir de temps en temps soit, pour la curiosité des papilles, mais avec modération avertie.