LIVRES /// Balancer ses quatre vérités

12 décembre 2009 15h16 · Marion Gerbier

La fille sans qualités, de Juli Zeh, Édition Babel, Allemagne, (Speiltrieb, 2004). 

 

Il y a un mois maintenant, sillonnais les rayonnages d’un Erbé sans trop m’y retrouver, trébuchant sur les mêmes déjà lus, les mêmes pas tentants, et autres premières de couverture trop médiatisées. Quand même les intarissables valeurs sûres se portent absentes des présentoirs, en une après-midi de boulimie livresque, vers où fonce-t-on ? Puisque commande il me fallait passer au comptoir, je la joue "une suggestion ?" avec la libraire présente, peu adepte de la démarche et à vrai dire novice en la matière, car préfère encore me jeter au hasard ou sur le moins inspirant que de me faire dicter un roman. Un geste qui pèsera alors lourd de conséquence a priori. Mais la dame étant gentille et inspirante, me suis offert à sa suite un quadrillage d’étalages prévisible mais rassurant : elle n’avait pas plus d’inspiration que moi dans le moment, sans doute une affaire de microclimat ambiant (coin Laurier/Parc autour du 2 novembre, ça vous dit d’quoi ?).

Au final ai tout de même trouvé à empiler une pile d’écrits à la caisse, sans un sentiment démesuré d’accomplissement de quoi que ce soit. Mais tout de même une petite fierté résidant sagement dans mon choix d’un tome énorme que la libraire avait évité par maintes fois, voire s’arrêtant sur le voisin pour le déconseiller. Me disais, soit c’t’un mystère, ou bien la dame l’a pas lu, ou encore c’est bourré d’égarements incernables et intraduisibles qui laisse sans commentaires. J’opte pour le malentendu qui subsiste et trop intriguée j’empoche, moins pour la perspective de dévorer une gourmandise que pour l’affront de discrètement élire celui passé sous silence. 

 

Nous y voilà : La fille sans qualités, de Juli Zeh. Certains connaisseurs, mais des rechigneurs de littérature aussi, feront le lien immédiat avec L’homme sans qualités de Robert Musil. Me l’étant fait conseiller une centaine de fois mais n’ayant toujours pas franchi le pas, aurais du réagir plus vite encore, impatiente… Ça m’a pris une cinquantaine de pages avant de me dire : c’est drôle, ce bouquin me donne une impression de… Musil que n’ai jamais feuilleté, de… de… L’homme sans qualités précisément. Ah beh tiens, ah bin! Une autre sensation d’auteur s’est patchée direct, mais j’n’arrive pas à replacer, peut-être Gaardner et son Le monde de Sophie et suite. Et Nabokov, nécessairement, parce qu’Ada et les nymphets-princesses de Lolita.

Vous l’aurez compris, La fille sans qualités parle philosophie, mais pas n’importe laquelle, celle des arrières petits enfants de la génération nihiliste, ceux qui par dépit de ne croire plus en rien, ne croient même plus que le fait de ne croire en rien puisse apporter aucun rachat ni satisfaction ni encore sens au monde dans lequel ils vivent. Et les intéresse-t-il seulement de considérer ce monde dans lequel ils sont? Non.  

Ada au passé tumultueux de violences en différents établissements, de déchirements d’une famille qui n’a jamais été, et de physique disons incertain mais qui s’avère à éclosion chavirant, se fout bien de tout ça (je souligne, c’est sans doute la seule vérité incontestable du commentaire). Elle est abusivement intelligente au point de semer même les personnages inexistants, alors que le lecteur est à la rue de ses élucubrations depuis belle lurette. Elle en rencontre un comme elle et plus doux, mais le piquant ne l’étant pas assez, se colle au nouveau venu, sarcastique à souhait et insuivable pour le coup dans ses réflexions. Un qui s’est déjà vu incarné au cinéma dans un quelconque rôle de tombeur diabolique et manipulateur, de la carrure de Lambert Wilson dans Rendez-vous de Téchiné (1985).

 

Ada est perspicace et désabusée, elle n’hésite devant rien, provoquera son rigide professeur d’histoire qui s’écrasera du haut d’un immeuble à ses pieds. Si incalculable que son professeur de maths et entraîneur de sport ne conçoit pas ce qu’il encourt en posant ses mains sur sa ronde poitrine. Ada est aveuglée d’intelligence au point d’espérer faire jouir son diable, forte et construite tant qu’elle déstabilise la plus dure des juges (la Froide Sophie). Si vite et désincarnée qu’elle ne sait quoi faire d’elle-même, qu’elle abandonne elle-même à saisir où tout cela la mènera. Mais elle trouve, elle défend, elle sauve, et c’est là une fausse note face à son personnage, qu’on guettait trop visiblement depuis le début. Ce bloc de glace qu’on nous montait à la limite de l’humain est donc sensible et peut fléchir?  

 

Le sujet, c’est celui d’une génération pourtant proche, qui ne connaît plus aucune limite, et qui pour se démontrer la véracité de ses théories que plus rien n’est certain ni n’a de valeur, est prête à tout transgresser, afin que le raisonnement soit couronné d’une non-accusation globale. Ils ont raison, ou ils avaient car certainement depuis les choses ont encore évolué. Vers plus d’aliénation? Vers plus de liberté ou détachement prôneront finalement les lignes. Mais allez savoir maintenant que même l’idée de justice – ou justesse ou raison – font défaut. Faites bien attention, la fiction n’est absolument pas futuriste mais contemporaine, un détail.  Bien sûr on s’attache à Ada pour sa froideur, comme Daria sait charmer de ses répliques grinçantes ou tranchantes. Mais là point, en réalité PAS d’humour. L’histoire est sombre. Heureusement le dilemme du prisonnier mis à exécution à échelle réelle tient en haleine. Et bientôt c’est vrai on se pique au jeu comme un amoureux en trop – n’empêche ça allège un chouia le propos. Reste qu’on guette la faille, le nihilisme étant si poussé à l’extrême qu’il frustre et se décrédibilise de paraître trop puissant sans s’auto-annihiler. Si la chute du système / de la stratégie en place est courue d’avance, elle est trop facile, brutale, ou mal agencée au final. Une libération en quelques pages de procès comme si on manquait de place, après un calvaire de quelques 500 pages de phrases et apories interminables… Une fin en queue de poisson, à moins que n’y ai rien pigé, c’qui est fortement possible.  

 

Il en reste que : on se prend au défi (de comprendre, et s’investir dans l’action, juge ou partie peu importe puisque tous se rendront coupables mais intouchables d’aucune condamnation sinon porter des lauriers au front), même sans l’espérer les pages s’entassent, ça n’irait pas jusqu’à regretter la fin, à moins de la réinventer moins joyeuse et plus catastrophique.Sans pénétrer les innombrables voies philosophiques (on souhaiterait être plus perspicace, mais est-ce bonne impression à susciter chez nombre de lecteurs ?), en ai tout de même perçu l’écho certain d’une discussion récente et plus que déstabilisante sur les nouvelles générations. Aucun souci à se faire de leur côté, elles savent mieux que quiconque s’adapter au monde et à l’absurde qui les entourent, sauf que pour les liens entre temps d’histoire et sens, c’est autre chose.  

Et ma question subsiste : comment relier des mondes qui à quelques années (maximum une dizaine) d’écart ne se comprennent plus ? Comment faire sans se comprendre à moins d’un siècle d’écart? Peut-on vraiment faire sans ? Ceux qui viennent me l’apprendront, mais j’avoue ça déstabilise et donne le vertige. Le livre est écrasant mais pas anodin, le style alambiqué est usant, mais la pensée affûtée. L’ensemble sans trop de qualités apparentes n’est pas sans intérêt.

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