11 décembre 2009 16h32 · Marion Gerbier
À propos l'article Voir Terrorisme
Qu'il fait bon revenir aux Écuries… en général. À l'occasion de ses dix bougies, le Théâtre du Grand Jour a monté en coproduction avec le Théâtre de Poche de Bruxelles la pièce Terrorisme des frères Oleg et Vladimir Presnyakov. Cette création rassemble autour du plateau comédiens, compagnies et techniciens belges, français et québécois, dans une aventure entre cousins francophones dirigée par le metteur en scène bruxellois Olivier Coyette.
Écrit en 2000, ce scénario catastrophe présente en six scènes apparemment indépendantes comment les maillons de petites persécutions quotidiennes s'enchaînent en un enfer paranoïaque pour soi et les autres. Un aéroport cerné pour cause d'alerte à la bombe dans trois bagages suspects abandonnés en piste. Un voyageur d'affaires, submergé de stress et démoli par le retard de son avion, se décide à remettre son vol et rentre chez lui surprendre sa femme… avec un amant. C'est ensuite un principe de réactions en chaîne qui par coïncidences malheureuses entraîne une succession de faits divers tristes voire dramatiques, improbables. La terreur ne tient pas seulement au climat d'angoisse que crée l'accumulation d'accidents et morts, en réalité c'est plutôt la prédisposition à fantasmer le pire qui terrorise et provoque l'incident. En fin de compte, vous remontez tous les évènements en vous lamentant "si seulement…", et vous réalisez qu'au départ de cette dégénérescence des circonstances, en haut-siège, se dressent la panique, la peur et ses élucubrations paradoxalement excitantes.
Le titre comme la lourde signification de "terrorisme" ont tendance à lancer le spectateur sur une mauvaise piste à partir de la première scène. Il s'agira pourtant moins de terrorisme international que de la menace dans son abstraction, surtout lorsqu'elle est fausse, agitatrice d'adrénaline et vendeuse de réflexes ultra-sécuritaires. Message: la vraie terreur se cache au coeur de l'intimité de chacun, dans son quotidien, dans son cercle de proches, dans ce qui l'entoure de plus personnel. Mieux, ce potentiel de violence chacun le porte en soi. Références à des formules célèbres du Huit-clos de Sartre ("L'enfer, c'est les autres"), d'autres plus populaires du groupe Téléphone ("La bombe humaine tu la tiens dans ta main / Tu as l'détonateur juste à côté du coeur / La bombe humaine c'est toi elle t'appartient…"). À craindre l'extérieur et démoniser l'inconnu, à se méfier et se cacher de l'autre, à encercler son espace privé de remparts sur lesquels on monte pour épier le voisin, l'homme se métamorphose en premier danger pour lui et ses relations, limite psychopathe frisant le surmenage nerveux, hypocondriaque ou maniaco-dépressif compulsif. Qu'il s'agisse de mensonges pour épater les collègues de bureau, d'adultère ou de jeux masochistes, de railleries permanentes d'un bouc-émissaire, de pression au boulot, d'enfance perturbée, de joutes familiales ou conjugales, … toutes les formes de terrorisme reflétées logent sous des aspects plus tangibles et concrets sous notre propre toit, dans notre quartier, au coin du square, dans notre lit. On les cultive, on les attise, on les nourrit de crainte, de protectionnisme exacerbé, de colère refoulée, et d'insécurité psychologique et identitaire.
Le démêlement des situations est un peu capilotracté, peut-être pour insister sur le tragique absurde des faits, et l'irréalité de la menace. Le jeu manque probablement d'une certaine fluidité par ajustement à refaire en permanence entre différentes écoles et styles de narration théâtrale. Les personnages sont du fait même du texte très appuyés, et la mise en scène choisit de les accentuer encore plus (costumes colorés, clichés dans les répliques et manies), ce qui rend l'ensemble légèrement pénible et peu crédible. Sur le thème du terrorisme, la pièce apparaît d'abord passer à côté confusément, mais si on la laisse reposer, le tableau s'éclaire. Sans connaître l'écrit d'origine du duo russe, une intuition plane que le montage n'est pas tout-à-fait à hauteur des pages, et qu'aller les feuilleter apporterait certaines clés sur le décalage perçu, peut-être dans la facture russe et des décors folkloriques transposés ici "à l'occidentale". Rien n'empêche que ça vaut le détour de deux heures en compagnie de Nicole Valberg et Monique Miller (en siamoises de Jeunet ou "jumelles" de Belleville), Sharon Igbi en starlette trompeuse et hôtesse de cuir, Christian Crahay et Benoît Van Dorslaer Dupont&Dupond de costar rose fushia, Jacques Laroche plus persuasif, Mani Soleymanlou qui amuse autant qu'il exaspère, Fabien Cloutier dont les mimiques sorties d'un Tex Avery visionné des dizaines de fois sonnent juste. Jusqu'à samedi 12 décembre aux Écuries (Chabot/Jean-Talon), 8pm.
Lorsqu'on retourne aux Écuries après une absence passagère, on se plaît à en retrouver le vert, les zèbres, mais aussi quelques bonnes surprises. Citons les Territoires intimes et sociaux, système de parrainage de jeunes au théâtre qui propose l'achat de billets supplémentaires redistribués à des jeunes spectateurs (de l'arrondissement Villeray/St-Michel/Parc Extension en priorité). Avouez que même dans le cas où ça aurait déjà été fait, l'idée est généreuse et peut marcher. Autre bonne nouvelle, l'annonce faite en début de soirée par Sylvain Bélanger, Directeur du Théâtre du Grand Jour, de prochaines subventions gouvernementales finançant le doublement de l'espace des Écuries, avec une seconde salle de présentation, des scènes de répétition, de nouveaux locaux administratifs… De quoi laisser présager une multiplication d'activités et d'initiatives encore plus riches à venir!