1 décembre 2009 15h09 · Marion Gerbier
À propos l'article Voir Rabbit Rabbit
Puisqu’on est mardi 1er, quelle belle occasion de se faire un mois de décembre chanceux, qu’on soit ou non superstitieux. La tradition est plutôt anglophone et connaît plusieurs variantes, dont le charmant Bunny bunny! du scénariste newyorkais Alan Zweibel. Le principe est simplissime : chaque premier du mois se réveiller en s’exclamant "Rabbit rabbit white rabbit!", et à vous ou votre moitié, la félicité pour les trente jours suivants. C’est plus charmant qu’une patte de lapin dans la poche, non ?
Ça fonctionne pour aujourd’hui, mais dimanche à la dernière de la pièce Rabbit rabbit! on n’était pas vraiment plongé dans une ambiance aussi ludique et légère au Bain St-Michel. L’endroit était chouette pourtant, et l’invitation distrayante de passer l’après-midi à jouer en compagnie d’un clown et d’une drôle de fillette rose princesse. À regarder d’un peu plus près ce qui se cache dans le chapeau du spectacle, on est tout de même prévenu que le clown est pédophile, sa petite amie prostituée, et que cette création est une intrusion brutale dans le monde retors du proxénétisme et de l’abus d’enfants. Tout de suite c’est moins reluisant, mais pas mal plus intrigant voire intéressant.
En arrivant à la piscine, aménagée de gradins grinçants à souhait, nulle utilité de vous déchausser, rien que faire taire vos cellulaires. Jusqu’ici tout est normal. Le pitre a déjà ses larges culottes à pois sa perruque fluo et s’affaire à son maquillage, tandis que sa minette admire son tutu et ses couettes dans les éclats de miroirs alentour en s’impatientant sur le lit. L’intérieur est soigné (Ariane Genet de Miomande), une jolie composition de glace brisée et de papier fleuri bordeaux, une toilette émaillée propre, une coiffeuse ornée de loupiote et d’accessoires de star rangée, une TV muette. Et puis des détails crachent un peu : la télé zappe de bêtise en conneries, monsieur qui se maquille le sourire est trop lent et appliqué, la gamine s’occupe à se raser penchée sur sa culotte sexy, une boîte de pizza sale traîne à la tête du lit, rien ne se passe et tout ça s’éternise en installant un certain malaise en coulisses. Alors ça démarre doucement, sans convaincre. Le clown est surfait dans ses pas chassés, la fifille pépie insupportablement bavarde et hors-sujet comme une pie. Ça dégénère sexuel plutôt ridicule et parodié, un peu grave et déprimant sur le fond, mais l’impression plane que tout ça cherche son propos.
Cette mise en scène finit par atteindre sa cible, soit pousser le pédophile dans sa transe dégueulasse à en écœurer et effrayer la petite pute, encore jeune et fragile malgré sa maturité forcée et déformée. Autant dire qu’on a le sourire à l’envers de s’être fait guider à l’aveugle jusqu’à cet aveu sale, une vérité pas belle et crédible bien que le ton soit faux depuis le début. Au final dur de distinguer si le percutant du thème n’est pas de toute façon pénétrant quelque soit la prestation. Faut quand même souligner que si la pièce visse le public au fauteuil et soulève une bile générale, son interprétation doit elle-aussi être bouleversante pour les deux acteurs (Ashley Dunn à ses débuts et Howard Rosentein au quart de siècle de carrière), dans la recherche du ton comme dans l’incarnation de ces vies éclatées et coupantes.
Quand un ours brun, tristement tombé sur les genoux d’une gamine de 6 ans de toute façon si jeune, en vient à vous serrer la gorge de dégoût, on espèrerait qu’un lapin soit encore une peluche blanche d’innocence sortie d’un sac de magicien, ou un lièvre sirotant du thé au Pays d’Alice. Pourquoi pas une manie porte-bonheur risible à cuisiner des carottes le premier de chaque mois.
Pièce en un acte d’Amy Lee Lavoie sous la direction de Guy Sprung. Rabbit rabbit! for you guys. Laaapin, lapin-lapin?! Kkkik kik… Digne d'un double-effet kiss-cool.