À 9:06, le 9/9/9

9 septembre 2009 9h09 · Marion Gerbier

Le FFM n'a jamais été un sprint infernal de programmation, juste une à deux productions de préférence venues de loin et dont on n'entend pas trop parler, piochées dernière minute. "9:06" a paru répondre aux critères en cette ultime journée du festival, de facture germano-slovène, au titre obscur, au thème austère du suicide, le tout condensé en quelques 70 minutes projetées à l'heure convenable et à L'Impérial. Effroyablement beau et bouleversant.

9:06 

De cette catégorie d'inclassables qui vous transposent dans une sorte d'autre dimension, pas une destination fantastique de rêve ni un décor ensoleillé de vacances, plutôt une copie grise et un peu usée du quotidien, le vôtre comme celui des autres, que l'on vous invite à observer sans vraiment y prendre part. Les résonnances y sont sourdes, mais les paysages qui s'étendent à perte de vue d'une netteté impressionnante que n'en perturbe pas même un gramme d'air. Et vous vous tenez là debout, assistant à la dissection de votre propre âme, posant un regard à la fois intéressé et froid sur vous même allongé toutes tripes dehors et abruti d'anesthésiants. "9.06" a la splendeur fascinante des choses douloureuses, mais aussi le calme de qui a tellement souffert que ses blessures s'annihilent de l'excès d'elles-mêmes, plongeant dans un coma salvateur. Le suicide n'y est pas l'écoeurement, l'abandon, le refus de vivre, mais bien plus un aboutissement logiquement, une étape consignée dans les rituels de rangement d'une vie épurée à l'os, certes fatal mais bien plus encore libérateur, et de toute façon irrévocable. L'inspecteur qui enquête sur la disparition du pianiste Ozim ne déterre aucun cadavre ni sale secret de la vie du musicien, si ce ne sont les drames et poids qui trament nos existences, soit un milliard de raisons de vouloir en finir, mais aucune ne justifiant ni n'expliquant l'acte, toutes y menant pourtant. Il glisse donc naturellement comme par la force d'une évidence dans le quotidien du défunt, en emprunte les manies, les phobies, rejouant les préparatifs, jusqu'à presque prendre les traits – devine-t-on – du mystérieux suicidé. Aucun flashback nécessaire, surtout pas, tout est incarné, suggéré, aucune vérité n'est à découvrir de toute façon, aucune autre révélation que celle que l'on vit continuellement. Le propos n'aborde pas tant le suicide que ce cheminement qui le rend inéluctable, comme une atteinte de l'identité, la compréhension et l'acceptation de soi, pas tant un choix qu'un accomplissement, une réalisation.

Ce ne sont pas seulement les paysages des alentours de Ljubljana qui sont renversants, mais les prises de vues de ce regard caressant posé dessus. Pas seulement l'acteur principal Igor Samobor, mais la candeur de son personnage, ce qu'il a dû traverser inscrit dans ses traits, la présence comme ronflante des autres personnages, et tous enveloppés de la compassion du réalisateur Igor Sterk. Pas uniquement l'exécution ou la musique, mais ce qui les entourent, l'ombre de bruit, le rituel avant de poser la première note qui déclenchera une machine impossible à enrayer jusqu'à sa fin. Poser la pierre sur le rail, consulter le cadran, replier soigneusement ses vêtements. Il ne s'agit pas de faire l'éloge du suicide, mais d'admirer le courage et la rigueur de sa réalisation ou plutôt de son acceptation, une sorte de calme moitié vide et soulagé qui s'impose. Je n'vendrai pas la mèche du 9:06, mais disons que l'on se situe dans un univers de rêve d'enfant aussi, et que le suicide est peut-être cette façon de coller à ses idéaux et refuser de ne pas devenir ce dont on rêvait. Pour les besoins du scénario on a possiblement trafiqué les pendules. Pour ma part j'étais dans une autre symbolique de l'emboîtement 6-9, du renouveau de la vie et de l'atteinte du sens, de complétude entre figures mythologiques et d'équilibre… Très perturbant comme écho également.

TEMPÊTE DE SENS 

Il y a un parallèle effrayant mais aussi passionnant à savoir quel sens on donne à la vie comme à la musique. Le film est porté tout du long, et si ma tête ne me joue pas de tour, par la "Tempest Sonata no. 17 in D minor op. 31 3rd movement" de Beethoven, un morceau incroyable dans justement cette dualité entre l'urgence, l'empressement, le besoin jamais assouvi d'exprimer, de libérer, et un sentiment plus doux et implacable qui ressort de l'harmonie de l'ensemble (enregistrement de 1982 par Emil Gilels). Comme si vous vous trouviez sur un énorme rouleau dont la violence et le danger sont parfaitement compensés par le bien-être de l'excitation, l'apaisement devant une force qui dépasse tout, la constance du bouillonnement vital. Représentez-vous ce corps qui embarqué dans son processus biologique, n'arrête jamais – à défaut d'accident – de fonctionner, produire, ressentir, s'écouler, se dégrader lentement.

Il peut être horrible voire insupportable de subir une autre interprétation d'une composition que celle que l'on connaît ou pense juste. Dans le cas de cette sonate, cherchez, fouinez, soyez curieux des versions et lectures qui en existent (rien que sur youtube). Sans être mélomane, la diversité des ressentis et des impressions communiquées est vertigineuse, ces interprètes ne parlent absolument des mêmes perçus, sans doute inspirés par des conceptions bien différentes de la vie. Il n'est pas seulement question de qualité de jeu ou d'enregistrement, de précision des notes, d'accentuation des harmoniques, ou même d'attitude face à l'instrument. Cette oeuvre a un sens qui veut percer immédiatement.

Si vous ne deviez écouter qu'une seule interprétation, peut-être celle de Wilhelm Kempff, équilibrée (Paris, 1968). Mais c'est Glenn Gould qui bien qu'optant pour un tempo totalement fou offre une prestation définitivement captivante. Dans le style fiévreux, Ernö Dohnanyi n'est pas mal non plus mais les grésillements bien que rappelant les bons vieux vinyles font mal au coeur, et les transitions sont critiquables. Si vous fouillez, celle d'Ory Shihor est légèrement trop appliquée, dans le sens qu'une musique déjà aussi forte sature vite d'être trop accentuée, trop adoucie ici, trop percutante dans les graves et ralentie dans les sautillements; c'est presque trop insistant mais il en ressort en contrepartie un jeu de pédales très maîtrisé. Intéressant mais beaucoup de pédales aussi, l'interprétation de Tzvi Erez. Personnellement Richter ne me touche pas, une impression d'inégalité et de distance que j'explique mal, plus cet effet tranchage de pain qui m'agace. Quant à Andras Schiff… une épreuve pour mes tympans, parce qu'on devrait être si loin de ce style "valse de vienne" candide et délicatement berçant, mais bon. Fazil Say propose quelque chose de démesurément effréné et intempestif, sur un piano au son détestable en plus, mais la comparaison n'est pas inutile…

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