6 septembre 2009 7h51 · Marion Gerbier
À propos l'article Voir Nô
Au cours des dernières années, Robert Lepage s'est affirmé à mes yeux comme l'incarnation d'une sorte de "machine à créer", un fou lumineux de l'Art, quelqu'un dont on a toujours quelque chose – qui plus est de passionnant – à apprendre. J'n'irai pas jusqu'à encenser inconditionnellement tout ce qu'il fait, mais apprécier sans conteste son entrain et sa générosité, son élan touche-à-tout, sa perspicacité franche et son impertinence instinctive (dans le sens de braver les convenances et défendre que rien n'est jamais impossible): ça oui! Quels que soient la discipline, le sujet, la matière travaillée, il a su démontrer un talent polyvalent et multiforme à entreprendre, visualiser, devancer, réaliser, s'entourer, diriger, interpréter, comprendre, respecter, partager, communiquer, stimuler, découvrir, intéresser, etc., à exprimer et être primé en retour.
L'histoire a commencé dans la salle Parallèle de l'ex-Ex-Centris avec l'étonnant et totalement inattendu "La face cachée de la lune". Un mélange à mon goût fascinant de réflexion sur les liens familiaux et sociaux, de théorie cosmique et historique, de poésie de la langue, de critique de la culture et de l'identité québécoise, le tout scénarisé et scénographié de façon solide, efficace, et hors du commun http://www.youtube.com/watch?v=qBKSEwp5h1w&NR=1. Autant la personne de Philippe m'a horripilée de son abord narcissique, autant sa démarche de questionnement personnel et transposé et le traitement du personnage en déshabillage progressif et attachant bien qu'il ne rachète ni n'excuse rien m'a passionnée et séduite par surprise. C'était ma première rencontre avec l'univers de Lepage, aux perspectives et curiosités infinies, et avec le bonhomme lui-même dont la voix comme le physique me rebutaient a priori. C'était de toute façon une expérience marquante: "Je parle fort et je n'suis pas ridicule" http://www.youtube.com/watch?v=lvHjtizP_KU. Plus tard sont venus beaucoup de commentaires, éloges et références pigés ici et là sur des spectacles grandioses, des scènes monumentales, des propos tantôt extravagants tantôt sarcastiques, des aventures monumentales et hétéroclites. Au 400ème de Québec le Moulin à images m'a clouée d'inventivité, de pertinence conceptuelle et de prouesse technique. Ça n'est plus seulement Robert Lepage, c'est l'équipe Ex Machina qui s'impose avec le documentaire "Ex Machina en Russie: l'inaccessible étoile" et lève le rideau sur les nombreux défis et créations des dernières années à la conquête du berceau moscovite du théâtre: La trilogie du Dragon, Le Projet Andersen, The Buskers' Opera, http://www.youtube.com/watch?v=A4dvrD1gj4E. Et puis la présentation du [Le] Dragon Bleu au Théâtre du Nouveau-Monde, et la tentation d'Eonnagata codirigée avec la chorégraphe Sylvie Guillem (aussi Russell Maliphant) dévoilé dans le cadre du Festival TransAmériques.
Renard m'avait parlé de "Nô" à plusieurs reprises, parce que c'est ensemble qu'on avait vu presque tous ces petits bijoux signés Lepage, parce que Anne-Marie Cadieux certainement, et peut-être pour le regard posé sur la culture japonaise et le rayonnement du "made-in-Québec" artistique. Il y a des morceaux de régal dans cette comédie de parallèles, une fois encore extrêmement juste dans le ton, mordante dans l'analyse, qui offre un regard privilégié sur l'actualité québécoise des années 70s et la volonté souverainiste, les moeurs sexuelles libérées, les expos universelles (Osaka 1970 évoquant par le même biais Montréal 67), les professions du théâtre, les singularités culturelles orientales (Nô, sushis, karaoké pour faire rapidement le tour). Rien n'échappe à l'intransigeance rigoureuse et railleuse de Lepage qui fait voler en éclat un projet d'attentat à la bombe séparatiste dans l'appartement d'un des organisateurs pour une bourde de cadran mal réglé, non sans avoir créé au préalable une bisbille autour du courrier de revendications politiques "pas français" malgré la sensibilité du combat pour la francophonie. Terrible, la scène du restaurant rentre dans le gras d'un bon gros paquet d'opinions: la critique artistique hypocrite qui commente à coups d' "intéressant, divertissant, rafraîchissant" les costumes et le panache des interprètes; les sushis "vachement esthétiques" qu'on picore avec les baguettes à coup d'un peu de ceci et un peu d'cela "comme si on peignait à l'envers"… "mais bon un repas sans pain…"; "le Québec libre TABARNAK!"; etc. http://www.youtube.com/watch?v=KNBCaOtnqPQ&feature=related. Scène d'anthologie où Mme Cadieux est autant authentique et impulsive que nature se peut et qu'entourent d'autres répliques croustillantes, comme du risque de partir avec les souliers d'autrui, ou les deux petites minutes de visite impromptue dans la planque des flics. On savoure le casting de la même manière, Marie Gignac, Richard Fréchette, l'apparition de Jean Leclerc en livreur, ainsi qu'une panoplie de symboles tels que la fausse couche de Sophie de retour à Montréal, la cécité d'Hanako (Marie Brassard) liée à Hiroshima, la discussion finale de la probabilité d'avoir un enfant en référence aux résultats du référendum (pis appeler son film: No!)…
En dépit des prévisions, Eonnagata n'est pas dans la liste des reprises annoncées pour la saison danse qui débute prochainement… Il faudrait visiblement attendre février 2010 pour recroiser Lepage – en tournée européenne - à Montréal monter son Lipsynch sur les planches du Théâtre Denise Pelletier.