La main qui blesse e(s)t celle qui caresse

30 janvier 2009 3h13 · Marion Gerbier

À propos l'article Voir Liaisons dangereuses (Les)

C'est assez impressionnant et efficace comme cette entrevue de Serge Postigo, comédien central de Ma femme, c'est moi, rend curieux et même déjà admiratif de la pièce et de son héroïne. La photo ne m'inspirait presque pas, et voilà qu'après être passée sans effort à travers les commentaires, ai violemment hâte d'y être. Pas pour vérifier les propos, ni découvrir l'inconnu, mais pour ressentir la profondeur et la perplexité, l'intensité qui transparaît rien que dans la façon dont Charlotte est évoquée, et l'intimité étroite décrite par M. Postigo avec son personnage, lui-même étroitement cousu d'une autre moitìé familière et étrangère à la fois, mi-soi et mi-reniée haïe rejetée comme une autogreffe qui ne prend pas. Apprécie aussi le côté défi et le ton de challenge de l'interprète qui n'énumère pas les difficultés et la grandeur de la pièce pour se vanter de les surpasser, mais qui avoue avec sincérité et modestie que jusqu'aux dernières répétitions, et même certainement jusqu'aux derniers applaudissements de l'ultime représentation, il faudra lutter contre et avec ce monument de personnage qui joue lui-même un personnage et manipule sa vie comme une mise-en-scène à échelle existentielle meublée comme un musée de trésors excentriques et d'antiquités égocentriques.

Beaucoup de tendresse et d'admiration éblouie résonnent dans l'évocation de Charlotte. Un peu de pathétique peut-être, ou plutôt du mélodramatique contrebalancé d'un caractère coup-de-couteau qui n'y va pas du côté hypocrite de la lame. On pense sans doute à la Duchesse de Langeais de Michel Tremblay (Les Chroniques…), mais fagotée d'un boa rouge fatal, sensuelle et vampiresque à souhait pour ne pas se laisser sucer la vie mais mordre dedans à dents féroces. Il y a quelquechose de fascinant et de brillamment décrit dans les allusions de l'acteur au thème de la dualité en chacun. Non les gens ne sont pas gris, ni blancs ou noirs, mais bien noirs et blancs à la fois, dans un même corps et même un même moment. Et la main qui caresse sera aussi celle qui blesse, probablement.

Il me vient le thème de l'intériorité et de l'intimité chez David Pressault, de la mise à nu en perspective de son "Corps Intérieur"… qui me fait réaliser avec une certaine gène comme la scène comme l'image travaillent de plus en plus sur l'être solitaire, qui se regarde et se dévoile et se démultiplie en d'autres; comme même dans des situations de duo ou couple, le message répond d'une solitude profonde qui fait écho dans le creux de l'autre ou dans le vide qu'il laissera irrémédiablement; comme on ne voit ou ne cherche plus à voir l'autre mais son propre reflet dans l'autre. Il y avait une phrase comme ça: ce que tu aimes ça n'est pas moi mais le reflet de ton amour que je te renvoie… Et du coup défilent devant mes yeux qui se perdent toutes ces visions de métro où la vitre donnant sur le quai se met en mouvement et devient bientôt ce reflet-miroir dans le tunnel noir, ce même contour qui accroche finalement le regard vague et le force graduellement à se reconnaître: l'autre dans la glace.

Et puis ce matin, il y avait ce gars: stretch noir et relignes jaune flash, blouson de sport rouge genre NorthFace, tuque sous capuche et packsac aux pieds, un gars qu'on croiserait à la coop-café d'un département philo lettres ou psycho de concordia, comme un soir de nocturne au MAC ou à un show de Vitaminsforyou au Zoo. Sauf que cette fois l'ai croisé au travers d'une vitre de bus, accroupi en petit indien au pied de la colonne de bienvenue des Galeries du parc, en train de quicktimer la mare de pigeons qui comme lui récupérait l'air chaud de la bouche d'aération, et lui laissait à peine un coin mordillé dans ce parterre confortable. Il était là avec eux, mais comme rejeté ou isolé dans sa bulle de différence. C'était marquant de symbolisme, et l'observant observer les pigeons et leur chanter quelquechose, m'attristais comme les gens ne regardent qu'eux mais ne regardent plus les autres.

Parmi les passages saisissants:

"Charlotte, c'est une bipolarité qui ne cesse d'évoluer, un déséquilibre permanent, une chute libre perpétuelle. Elle est toujours deux choses à la fois, mais jamais les deux mêmes. C'est ça qui la rend si intéressante. (…) Elle est l'amie et l'amante d'Alfred, mais elle finit par le vendre, par le trahir. C'est comme ça tout le temps."

"On est tous salauds et vertueux. Charlotte est vraiment ça. Pleinement humaine."

"Je dirais qu'elle cultive l'étrangeté et les contradictions, mais en même temps elle a un immense besoin de transparence. Son musée, par exemple, est ouvert à tout le monde, en tout temps. C'est aussi pour cette raison, à mon avis, qu'elle ne se maquille pas. Parce qu'elle n'en a pas besoin. Elle ne se définit pas par ce qu'elle voit d'elle. C'est très important. Elle ne se déguise pas. Elle ne veut pas avoir l'air de ce qu'elle croit qu'elle est. Ce qu'elle voit, c'est la femme qu'elle est."

"Moi, j'attrape un personnage par ses défauts, c'est par ses failles que je peux le soulever. En ce sens, Charlotte est en velcro. Jouer les beaux gars, les jeunes amoureux, c'est correct mais c'est plate, c'est rond comme un vieux frigidaire. (…) Par exemple, dans la pièce, je raconte souvent des choses horribles, mais je le fais avec le sourire."

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