Des petites croix, du X et plein de bisous

16 juin 2008 15h58 · Marion Gerbier

À propos l'article Voir Ben X

Mon eX s'appelait Ben, et alors?! Un jour longtemps marqué d'une croix, mais y'a longtemps surtout, il a fait une grosse croix sur nous, comme une croix de barbelé, une qui déchire tout sans retour; tchaktchak faisait l'oiseau, la guillotine aussi, comme harakiri. On traîne un temps sa croix, pis on la plante là, dans le champ des souvenirs en friche. On s'croise même plus maintenant: il s'est cousu la bouche d'une croix, pis moi j'y crois juste plus.

C'qu'est bénéfique avec les eX, c'est qu'une fois qu'on décroise les fers, qu'y'a plus de X du tout, qu'on ne se vexe plus pour des prétextes, et que croix-d'bois croix-d'fer on nous y reprendra plus, on peut à nouveau croiser un peu d'amour, s'y faire croire un peu, et croquer du X à pleines joues sans complexe. Alors un jour longtemps après, un jour récent tout compte fait, un jour de printemps, 'me suis éprise d'un drôle d'oiseau que j'avais déjà trop croisé sans qu'on se vole un peu de temps à deux. Et par la même occasion – allez savoir pourquoi? - je suis tombée sous le charme des pingouins, manchots, et autres macareux polaires et bancales mais si attendrissants et étonnants. Dans Le pingouin d'Andreï Kourkov, Victor partage sa mélancolique routine avec son manchot Micha, et devient l'auteur mystérieux et traqué des "petites croix", nécrologies grinçantes et philosophiques sur des personnalités jugées verreuses qui s'annoncent comme leur arrêt de mort prochain. Roman curieux comme l'oiseau en question, assez lent et anodin, assez incertain dans l'intrigue et son dénouement, marrant par touches contrastées et légères, fidèle à une humeur indifférente et passablement ordinaire, maussadement égale, instinctivement paresseuse et plate.

On retrouve de cette simplicité dans "Ben X", dans la dualité du quotidien répété, rassurant et pénible à la fois. Le sujet est autrement sérieux, sur l'autisme, son épreuve au jour le jour, sa perception et ses répréssions sociales. Le film oscille entre plusieurs genres relativement originaux, du moins aérés: le jeu-vidéo-dont-vous-êtes-le-héros, le documentaire-témoignage, l'imaginaire intérieur à penchants maniaco-paranoïaques. Un bon filon, egréné avec justesse et progressivement, sans trop de longueurs ni d'apitoiement. Ben est evidemment un jeune homme plus qu'attachant, son univers est rendu très accessible dans la fiction, et c'est assez subtilement que le scénario bascule dans l'équilibre inverse réalité/imaginaire. Une nouvelle forme de jeu prend le dessus pour bousculer une réalité devenue insupportable et absurdement cruelle et dégénérée. On ne perçoit pas tout de suite la glissade, on hésite sur le degré de réel et la distance à adopter, on est transposé dans une dimension intermédiaire dont les contours, les faits, les sentiments et les dangers sont plus flous. Ces incertitudes offrent une latitude plus libre pour réfléchir sans être immédiatement porté à juger. On semble plus ouvert à accepter la manigance qui se dévoile quelles que soient les limites qu'elle transgresse, puisque Ben, qui en est le centre et la cible, paraît aussi de plus en plus l'instigateur éclairé, et l'ultime bénéficiaire vengé. Bien sûr la fin est moins dramatique et plus jolie que tout ce à quoi on était presque prêt désormais, même si quelques bémols de réalité nous rattrappent afin de ne pas oublier qu'il s'agit d'autisme. Entendons-nous: un autisme léger apparemment, tourné en poétique et joueur. Reste que le projet de montrer des facettes paradoxales et fascinantes de cette maladie à l'écran est incontestablement bien et prudemment mené. 

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