Crazy Heart: s’alléger le coeur

17 mars 2010 1h18 · Jimmy Chartrand

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 Pour sa première réalisation, Scott Cooper signe un film juste, touchant, surprenamment léger tout en offrant à Jeff Bridges la performances de sa vie. Bien que ces quelques raisons soient déjà suffisantes en soi pour piquer la curiosité, jetons un oeil à tous ces autres détails qui s'ajoutent pour glorifier cet excellent film.

On aimerait de tout coeur éloigner toute comparaison avec le sublime film The Wrestler de Darren Aronofsky, mais les thèmes sont si similaires, qu'il en devient impossible. Toutefois, sans gâcher notre plaisir, puisque cela est effectivement possible, voyons plutôt en Crazy Heart, une sorte d'antithèse relativement positive au regard qui est porté sur la dureté des carrières artistiques à long terme.

 À 57 ans, Bad Blakes, autrefois un grand chanteur country hautement prisé, ne fait plus d'effet ou presque. Si ce n'est des performances de bar où il est toujours mal en point, problème de boisson oblige, et où les vieux l'encense avec modération, ou encore les festivals où il assure avec difficulté les premières parties, faute de reconnaissance, comme plus personne ou presque ne sait qui il est. Autre cela, lui reste sa famille inexistante, son manque de véritable but de vie et sa façon de vivre plutôt grisâtre, limite pathétique, solitaire, profitant au hasard de quelques rares groupies le temps d'une nuit, et sensiblement au bord du gouffre, alors que son agent se démène avec difficulté pour lui trouver des contrats dignes de ce nom, au-delà des nombreuses simagrées et caprices de son artiste. N'étant pas en voie d'améliorer sa situation, un beau tournant fera son apparition lorsqu'une jeune journaliste (interprétée avec nuance et sensibilité par une toujours aussi touchante, attachante et excellente Maggie Gyllenhaal) s'intéressera à son cas et où, sous les suites de la séduction, une relation s'installera peu à peu. Toutefois, il va s'en dire qu'à cet âge, les mauvaises habitudes sont difficiles à changer.

À l'inverse de Darren Aronofsky, fidèle habitué des regards plutôt pessimistes sur ces nombreux sujets, Scott, malgré de nombreux penchants dramatiques amenés et exprimés avec justesse, préférera se concentrer sur la lumière toujours présente et émergente peu importe les situations. Si cela donne parfois droit à des scènes assez drastiques où on coupe durement les liens, les conversations ou les relations, on doit également accorder qu'au-delà du fait qu'on tourne rarement autour du pot, les nombreux personnages, magnifiquement définis, tout autant hésitants en sortant des difficultés des conséquences de leurs choix que comment ils en sont arrivés à finalement succomber, ceux-ci aiment peu s'enfoncer dans la misère et remuer constamment les pensées négatives et que si cela paraît difficile, ils finiront un jour ou l'autre à accepter la vie comme elle est pour finalement succomber aux secondes chances et celle qui s'ensuivent.

En ressort un film qui n'assomme jamais, qui allège et réchauffe sans cesse le coeur, alors qu'on vibre au rythme de l'excellente trame sonore qui, à la manière d'une comédie musicale à la "Once", ponctue à tout moment les diverses émotions de notre protagoniste alors que la mélancolie se lie presque toujours avec la nostalgie. Impossible de ne pas frissonner lorsque résonne la sublime pièce The Weary Kind, un des grands points culminant du film.

D'un autre côté, s'il peut sentir conventionnel par moment, la réflexion est douce et souvent amère, alors qu'elle caramélise que rarement. Effectivement, quelques maladresses apparaissent en cours de route (la perte de l'enfant est amenée de façon quelque peu boiteuse on doit l'avouer), mais en général, le film peut compter sur des situations appuyées et facilement justifiable et où les dialogues s'avèrent aussi évocateurs que les images en soi. Le contraste entre l'artiste déchu et l'artiste du moment, aussi prévisible puisse-t-il être, s'avère grandement rendu. Sans oublier que Colin Farrell livre autant en jeu qu'en voix une performance grandement digne de mention, faisant suite à l'étendue de son talent qu'il avait brillamment entamé dans In Bruges.

On ne peut non plus passer sous silence l'extraordinaire performance de Jeff Bridges, également talentueux au niveau du champ, toujours au vent de l'état psychologique de son personnage et évoquant toujours avec brio une complicité fascinante avec ses partenaires. En passant des petites apparitions comme celle de Beth Grant ou du chanteur co-compositeur des pièces originales du film Ryan Bingham à de vieilles amitiés avec le personnage de Robert Duvall, sans négliger les plus majeures comme celle de Maggie et Colin, tout autant qu'avec le jeune Jack Nation, où un bon nombre de magnifiques moments se tissent et nous adoucissent sans hésiter.

Bridges parvient ainsi avec brio à nuancer son jeu et à exprimer la lassitude de vie de son personnage, lier à cet urgent besoin de vivre découlant de ces restes d'une vie où un peu tout a été foutu de travers. L'état d'un homme qui gère difficilement les événements qui lui tombent dessus avec difficulté, mais incapable de visiblement changer, même s'il le souhaiterait plus que tout et même s'il a l'appui nécessaire. De cela, on n'en ressort pas avec une performance qui passe son temps à s'apitoyer, mais bien l'expression d'une existence qui vit au jour le jour, qui ressent et déprime quand la montée fait son entrée, mais qui ne manque pas de profiter des instants de bonheur lorsque ceux-ci, peu nombreux, se pointent, tout en retombant toujours durement dans les réalités plus difficiles. Ce, toujours en conservant comme meilleur moyen d'expression, au-delà des simples expressions faciales profitant des silences, la puissance même de la musique, plus grand outil de l'auteur compositeur interprète. Un Jeff Bridges de grand calibre.

En somme, une excellente réflexion sur un métier en surface simple, mais féroce en profondeur où la durée s'avère d'une dure réalité, si l'on peut y placer comme différence qu'effectivement, en comparaison avec un lutteur, le personnage de Bad Blake en ressort beaucoup moins affecté et du coup blessé, ce qui éloigne les différences de ton, mais également de conclusion. Ne reste alors qu'un film qui dépeint les conséquences au fil des époques de nos actes innocents qu'on croyait inoffensifs, face à une alarme qui rappelle à tout instant qu'il faut savoir tout de même profiter de ce que l'on a avant que tout se termine. Un film qui ne réinvente peut-être pas grand chose, mais qui, tout en agissant tel un léger baume pour le coeur hautement efficace, dispose avec beauté de toutes ces petits détails sur lesquels on passe parfois trop rapidement. Sensible, mais lumineux.

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