25 novembre 2009 9h11 · Jean Turcotte
À propos l'article Voir Antichrist
S'il fallait analyser la dernière oeuvre de Lars von Trier à partir des symboles qui la composent, on en aurait pour quelques pages.
L'histoire est simple: la mort d'un enfant, la culpabilisation d'une mère, sa chute dans une certaine forme de psychose, la tentative d'un père (psychanalyste) de libérer sa conjointe de ses peurs; l'ouverture de la boîte de pandore; l'irrémédiale basculement vers la démence… Interpréter l'histoire, beaucoup plus compliqué.
Lars von Trier nous fait entrer dans l'horreur du monde de la peur, et «ça»… de manière hyperréaliste. Il associe sexualité et mort, nous projette sans crier gare dans l'intérieur d'une femme (Elle) qui s'intéressait à la sorcellerie, en fait au sort que l'on réservait à ces femmes appelées «sorcières». Lui – car il faut dire que les personnages, sauf le fils, n'ont pas de prénoms – cherche à la mener vers les causes de sa peur qui ne sont pas, du moins le croit-il, uniquement reliées au décès de l'enfant et au deuil qui en découle. Sur une pyramide où il a d'abord inscrit la forêt, l'a rayée pour mettre le mot SATAN puis finalement le mot «elle-même», on note une progression tout comme les effets de la psychose iront en s'accentuant pour pousser cette femme jusqu'à la mutilation, l'auto-mutilation et finalement, la mort.
Lorsque le réalisateur dédie ce film à Andreï Tarkovski, le cinéaste russe, on peut y voir un indice du but vers lequel son film se dirige. Les films de Tarkovski «explorent le basculement de l'Homme vers la folie, tentent de franchir la frontière ténue séparant l'imaginaire du réel, créant une imagerie hypnotique et visonnaire où s'entrelacent tout un réseau de symboles d'origine païenne ou chrétienne et une série de figures poétiques allant le profame au sacré.»
Parmi les symboles que Lars von Trier utilise, il y a le chiffre 3. Constamment présent dans le film, chacun peut l'interpréter à sa guise: père/mère/enfant; douleur/deuil/désespoir (les trois mendiants); biche/renard/corbeau… Chose certaine, il faut absolument dépasser le premier niveau de regard si on souhaite, d'abord se rendre jusqu'au bout de ce film rempli d'éléments horrifiants, d'images effroyables, et accéder à cette symbolique qui déborde la psychose et nous fait basculer dans l'horreur qui habite la peur.
Lorsque l'on s'aventure à vouloir pénétrer l'âme humaine, on risque d'y découvrir toutes sortes de choses reliées au passé proche ou au passé quasi reptilien. Lars von Trier nous abandonne dans cette forêt qui n'a rien de l'Éden, nous fait traverser des ponts fragiles, nous fait basculer dans une atroce monstruosité hyperréaliste qui n'a d'égal que le contenu abject de nos intérieurs. C'est le chemin à parcourir pour oser une tentative d'explication de la complexité inextricable de la psychée humaine.
Un film en noir et blanc, en couleurs sombres, un film extrêment difficle pour l'oeil mais combien puissant pour l'intelligence. Se rendre jusqu'au bout tient de l'exploit mais une fois arrivé, on aura vu que le mal réside en soi-même et que tenter de le conjurer exige parfois d'accepter de mourir.