26 février 2010 15h34 · Jean-Serge Baribeau
Le philosophe français Alain Badiou a déjà affirmé que l'école fonctionne à la réforme de la même façon qu'une automobile fonctionne à l'essence.
J'ai enseigné pendant 37 ans au niveau collégial (collèges classiques au début et cégeps plus tard) et j'ai constaté que nous allions de réforme en réforme, c'est-à-dire de recul en recul, de régression en régression.
Ayant été pendant longtemps membre du PARTI RHINOCÉROS, je me rappelle que l'un de nos slogans a été, de manière moqueuse, sarcastique et ironique: DE DÉFAITE EN DÉFAITE JUSQU'À LA VICTOIRE FINALE. Et en cette année 2010, je constate que le grand handicap des centaines de réformes proposées au niveau collégial (et dans les autres paliers du système scolaire), ce fut le recul constant des connaissances et la progression ininterrompue de la transmission de certaines compétences. Cela me laisse croire que nous nous dirigeons vers LA VICTOIRE FINALE des cossus, des nantis, des Lucien Bouchard et de ceux que tente de servir Lucien le poussiéreux.
Il y a, dans tout cela, une profonde erreur anthropologique, voire philosophique et sociologique. En effet, quiconque connaît le moindrement l'humaine espèce sait pertinemment que, selon des modalités variables (d'une société à l'autre), le rôle des «vieux», des adultes, des «aînés», c'est un rôle de transmission des connaissances et codes. SANS TRANSMISSION PAS DE SOCIÉTÉ POSSIBLE. Dans un autre texte présenté dans VOIR, j'ai parlé de cette «génération de connards incultes et pseudo-modernes qui ont investi le ministère de l'Éducation. Ces abrutis ont oublié que les enfants ne sont pas des rois ou des petits "boss"». J'ai aussi parlé de ce dont parle probablement Normand Baillargeon: la «gnochonisation» des enfants. Les enfants, on veut en faire des gnochons et des incultes. On les prend pour des nonos, pour de gros «bébés-la-la». Dans cet univers, les gagnants, comme le proclame Baillargeon, ce seront les enfants des milieux déjà nantis, déjà privilégiés, disposant déjà d'un vaste réservoir de livres et d'un imposant bagage culturel. Les perdants, ce seront les enfants des milieux défavorisés.
Tout comme Baillargeon je pense que l'éducation se doit d'être «un outil de préparation à l'exercice critique de la citoyenneté et un instrument de réduction des inégalités sociales».
En somme, à l'instar de Baillargeon et de nombreuses autres personnes, je suis pétrifié et désespéré quand je regarde les tendances délétères qui sont en train de détruire le processus «normal» de l'éducation et de l'instruction.
Aussi, à l'instar de Jean-Claude Michéa (L'enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes), je constate «le déclin régulier de "l'intelligence critique", c'est-à-dire de cette aptitude fondamentale de l'homme à comprendre à la fois dans quel monde il est appelé à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale». Dans son livre tonifiant Michéa explique que les progrès de l'ignorance ne sont pas l'effet d'un dysfonctionnement regrettable de notre société. Au contraire, ces progrès de l'ignorance sont une condition nécessaire de l'expansion de cette société.
Alors je terminerai avec une certaine candeur en affirmant qu'il va falloir «dé-réformer» le système d'éducation et qu'il va falloir en faire un système de transmission des connaissances, un système valorisant l'éclosion du sens critique requis pour être un citoyen «compétent».
Espérons qu'il n'est pas trop tard!
Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias
Enseignant pendant 37 ans au niveau collégial