CHAPITRE DOUZE LE RETOUR . Épisode un : la traversée du Parc.

22 février 2012 22h22 · Gilbert Talbot

 

18 décembre 1970

 

Dans ma Camaro, je roulais sur la 20 en direction de Québec. La route était plate à mort. Ça m’a donné le temps de me perdre dans mes jongleries sur ce que sera mon retour au pays de ma jeunesse. Est-ce que je vais me rappeler de quelque chose ? Pour le moment, je n’avais aucune image en tête et les champs de la 20 que je traversais ne m’en fournissaient pas beaucoup. Phil n’était plus avec moi. Il s’était retiré, faut croire, à mesure que je me rapprochais du vrai. Qu’aura-t-il l’air ? C’est un adulte maintenant, pas le jeunot que j’avais inventé. J’avais hâte de le retrouver, mais en même temps j’avais peur de la réception qu’il me fera.

 

C’est qu’en arrivant sur le pont de Québec que ça commencé à s’allumer dans mes souvenirs. Le fleuve et le vieux pont rouillé me parlaient tout d’un coup, ou plutôt il me chantait un air de ma jeunesse :

 

Regarde avec amour sur les bords du grand fleuve


Un peuple jeune encor qui grandit frémissant


Tu l’as plus d’une fois consolé dans l’épreuve


Ton bras fut sa défense et ton bras est puissant.

Garde-nous tes faveurs,

Veille sur la Patrie


Et sois du Canada, Notre-Dame, ô Marie


… … … …

 

Ma mère nous chantait cette chanson le soir après le chapelet en famille. Je l’avais complètement oubliée, mais en voyant le pont de Québec et le fleuve en dessous, elle est revenue habiter ma mémoire. Et avec elle me revint l’image de Marie. Elle ne me parla pas. Elle écouta le chant avec moi.

 

Puis un autre air monta à mes lèvres :

 

Quand notre Laurentie se glisse dans la nuit…

 

Puis une autre :

Que de fois au déclin de la vie,

Lorsqu’on songe aux beaux jours du passé

Je revois l’âme toute ravie

Le foyer qui m’a tant bercé

 

Mon âme alors rayonne

Et tout en moi chantonne

J’entends le vieux sapin,

Qui redit son refrain…

Des bribes des cent plus belles chansons de mon enfance remontaient à la surface, comme les restes d’un naufrage. J’ai revu le cahier spirale qui les contenait. J’ai feuilleté ce cahier dans ma tête et je me suis mise à les chanter, l’une après l’autre :

Partons la mer est belle, Le Petit mousse, J’ai tant dansé, À la claire fontaine, même Au clair de la lune y est passé, lorsqu’arrivé dans le Parc, la lune éclaira mon chemin de neige.

 

Le parc était tout blanc. Ça sentait le sapin de noël partout. C’était silence radio bien avant l’Étape. J’y suis arrêtée, prendre une bonne soupe aux pois, aller au pipi, se réveiller pour le dernier bout, le plus dur, dans la nuit et l’endormitoire au volant.

 

Il y avait un pouceux qui grelottait sous le lampadaire à la sortie de l’Étape. Je l’ai pris. C’était un jeune travailleur, qui avait raté l’autobus Voyageur. Ce n’est que lorsqu’il a enlevé son capuchon que je l’ai reconnu : c’était mon Phil :

 

- Bonsoir maman ! Enfin, je t’ai rattrapé. J’ai appelé chez toi, mais tu étais déjà partie.

Bon, voilà que mes visions me reprennent, que je me suis dit. Il faut que je l’ignore. Je ne le regarde pas, je ne lui parle pas ! J’ai fixé mon regard sur la route et ne lui ai pas répondu. Il continua :

- Maman ! Pourquoi tu ne réponds pas. Tu es fâchée ?

Silence. Je ne dis rien. Il continue :

- T’es fachée parce que je ne t’ai pas rappelé avant c’est ça hein ? Mais je t’avais bien dit que j’étais occupé avec mes examens de fins de session. Il fallait que j’étudie. Tu veux toi aussi que je réussisse. Que je devienne avocat n’est-ce pas ?

Il attend une réponse, mais je résiste. Je sais maintenant qu’il est le fruit de mon inconscient. Si je l’ignore, il va disparaître., mais on dirait qu’il a lu dans mes pensées. Il me répond :

- Non, je ne disparaîtrai pas. Tu tiens trop à moi. Je suis ton fils pour toujours, ça tu ne peux pas l’ignorer.

Cesser de penser. Je dois cesser de penser, sinon, il va toujours être là. Je ne pense plus à rien. Je chante dans ma tête : Au clair de la lune, mon ami Pierrot… À la fin de la chanson, il ne parle plus. Je n’entends plus rien. Je tourne la tête à droite : il est toujours là, il me sourit. Je me mets à crier :

- Va-t-en, fantôme de mon esprit ! Je ne veux plus te voir. Va-t-en !

Phil me regarda tendrement, puis ouvrit la portière et sauta en bas de l’auto en marche. Je regarde dans le miroir : il est debout dans le tournoiement de la neige, il me salue de la main.

- Ouf ! Il est parti, que je me dis à moi-même. J’ai réussi cette fois-ci seule. Je vais en parler au docteur Longpré, dès que j’arriverai à Kénogami.

 

Dans un tournant de la route, apparaît une grande lumière dans le ciel : elle éclaire tout le paysage. Je regarde et qu’est-ce que je vois : la statue immense de la Vierge, haute comme l’Empire State Building avec son beau manteau bleu tout étoilé sur les épaules et son voile blanc immaculé sur la tête. Ses mains ouvertes se tendent vers moi. Elle me regarde en souriant. J’entends sa voix dans ma tête, mais ses lèvres ne bougent pas :

 

- Marie-Aurore, toi qui portes si bien mon nom, je te le dis à nouveau je serai toujours avec toi.

- Comment se fait-il qu’elle soit encore là, elle ? Je croyais l’avoir renvoyée au paradis ?

Zut ! J’aurais dû faire plus attention : elle aussi lit dans mes pensées, comme Phil. Elle me répond :

- Oui, je veille sur ton pays, comme tu me l’as demandé à nouveau dans ton chant :

 

 

Je vous garde mes faveurs,

Je veille sur la Patrie


Et je suis Notre-Dame du Canada…

 

- Torpinouche, je n’avais pas pensé à ça moi. Qu’est-ce que je dois faire ? Changer de chanson. En trouver une autre ? Laquelle pourrait la renvoyer au ciel et éteindre cette lumière qui m’aveugle vraiment ? C’est dangereux. Je ne vois plus les autos venir en sens inverse. Une chanson… Une chanson… En anglais ! c’est ça, je vais chanter en anglais, peut-être qu’elle comprendra pas :

I’m dreaming of a white Christmas

Just like the one I used to know…

 

- Oui, tu l’auras ton Noël blanc, me répond-elle.

 

Flute elle parle anglais aussi. Attends moi la vieille, je vais te chanter une de ces chansons cochonnes ;

Comme j’ai toujours envie d’aimer

J’ai toujours envie de toi

Oh ! Toi que j’aime…

- Je t’aime aussi Marie-Aurore, c’est pourquoi je veille sur toi.

Elle m’aime aussi. Ah, ma vieille salope. Serais-tu lesbienne toi aussi ?

- Qu’est-ce que t’aime au lit toi ? Que je te chatouille le clito ? Que je te passe le doigt dans ta jolie petite vulve ? Ou dans l’anus plutôt…

La lumière s’éteint, juste au moment où passe une autre auto. La Vierge a disparu du ciel.

- Ouf ! elle aussi, elle est partie. J’ai compris comment faire pour la faire disparaître. Je lui parle de ma façon réelle bien à moi d’aimer une femme et l’autre concept d’amour chrétien disparaît. C’est ça le truc. Il faut simplement changer de vision du monde, pour que l’ancien disparaisse et que le présent se remette en place.

J’étais contente de moi. J’avais découvert par moi-même comment contrôler mes hallucinations.

- Bon ! Peut-être que mon régiment va aussi se mettre à parader sur la route, ou que mes camarades morts vont revenir me hanter ? Essayons de prévoir le coup me suis-je dit. Qu’est-ce qui les empêcherait d’apparaître ? Il ne faut pas que je pense à la guerre. Il ne faut pas que je pense au FLQ. Je dois penser à la paix ! C’est ça. La paix est revenue. Le FLQ a disparu. René va construire un Québec souverain, pacifiste, sans armée…

 

J’ai continué à penser en ces termes, jusqu’à ce que je vois au loin la fin du Parc, les lumières de Laterrière, puis le rond point vers Jonquière. J’avais réussi. Les soldats n’étaient pas apparus. Les morts non plus. J’avais maitrisé et empêché l’apparition de mes anciennes hallucinations. J’étais sur le chemin de la guérison. À présent, je pouvais retrouver ma vraie famille.

 

*  *  *

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    jeanlaferriere 27 février 2012 · 19h42

    Beau récit, bien écrit et facile à lire.

    Moi aussi je me rappelle ces chansons…
    Quand notre Laurentie se glisse dans la nuit…
    Que de beaux souvenir

    • Avatar
      gilbert Talbot 13 mars 2012 · 00h36

      Merci de votre commentaire encourageant. C’est en l’écrivant que je me suis rappelé de notre cahier des cent plus belles chansons traditionnelles du québec.

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