13 mars 2010 15h37 · Francis Hébert
La semaine passée, en retrouvant ce blogue, j'avais envie de déconner en affirmant que j'attendais la mort de quelqu'un d'important avant de reprendre du service.
Jean Ferrat fera l'affaire. À près de 80 ans, il s'éteint. Il n'est pas à proprement parler un indispensable. Son oeuvre contient beaucoup d'insignifiances, de mièvreries, de morceaux engagés qui tombent dans le ridicule.
Mais ce monsieur a offert de grandes heures à la chanson française, principalement lorsqu'il a mis en musique et chanté les poèmes d'Aragon (en les retravaillant). Son Ferrat chante Aragon (vol 1) est une pure merveille: Que serais-je sans toi?; Nous dormirons ensemble; Un jour un jour; etc.
On doit à Ferrat le classique La montagne.
C'est tout un pan de la chanson qui s'écroule, une manière de faire des chansons désuète, certes, mais qui a sa place dans l'Histoire.

Pas indispensable, Ferrat ? Ridicule, son engagement ? On ne peut pas dire que vous soyez doué pour la rubrique nécrologique ni, semble-t-il, pour offrir une perspective historique sur la chanson française. Dommage.
Si vous considérez Jean Ferrat comme indispensable à la grande fresque historique qu’est la chanson française, qui remonte à plus de 500 ans, c’est qu’il faut retourner à vos devoirs. Ou sortir de vos souvenirs de jeunesse qui déforment tout, qui troublent les perspectives esthétiques.
Des gens comme Serge Gainsbourg, Léo Ferré, Renaud, Bashung, Brel ou Souchon… eux, ont apporté une pierre essentielle à l’édifice.
Même Benjamin Biolay, en dix ans, a davantage rénové la chanson francophone.
Comme Louis Chédid ou Ricet Barrier, Ferrat a une oeuvre sympathique mais en rien indispensable.
Peut-être n’est-il pas indispensable à la chanson française comme vous semblez le penser mais comme homme et militant, je pense qu’il en faudrait beaucoup plus des gens comme lui.
C’est ce qui manque dans notre monde. Et, pour défendre la chanson française justement, reste-t-il quelqu’un?
Tout les artistes du passé ne sont pas nécessairement des génies à l’état pur qui ont révolutionné leur art.
Francis Hébert ne manque pas de respect à Jean Ferrat en émettant des doutes sur certains aspects de son oeuvre.
Je partage ses louanges et ses doutes.
Il y a chez Ferrat d’irréfutables réussites (principalement ses mises en musique d’Aragon) mais bien des chansons qui aujourd’hui me semblent lourdes à force de bons sentiments.
Bon… tout cela est aussi question de goût…
Pour ce qui concerne la question de Diane Senez sur l’avenir de la chanson française (sans doute en regard des dernières Victoires de la musique?) je partage son désarroi, mais je ne crois pas que Ferrat soit l’antidote miraculeuse pour ramener les jeunes à écouter de la chanson française…
Ce qui est désolant dans cette abondance de chansons anglophones en terre de France est tout simplement la piètre qualité de ces chansons – quand on écrit pour imiter maladroitement nos idoles, qu’elles soient françaises ou anglo-saxonnes, on est mal partis pour créer une oeuvre immortelle…
Quelque chose chose comme un chant égaré…
« C’est un autre avenir qu’il faut qu’on réinvente
Sans idole ou modèle, pas à pas humblement
Sans vérité tracée, sans lendemains qui chantent
Un bonheur inventé définitivement
Un avenir naissant d’un peu moins de souffrance
Avec nos yeux ouverts en grand sur le réel
Un avenir conduit par notre vigilance
Envers tous les pouvoirs de la terre et du ciel. »
Dernières lignes de la chanson Le Bilan. Comme mièvreries, on a déjà vu pire en 500 ans de chansons!
C’est sans doute une réaction naturelle, mais il est quelque peu surprenant de voir à quel point l’annonce de la mort d’un musicien peut modifier temporairement le jugement qu’on porte sur son oeuvre. En lisant les paroles plus haut, j’ai pensé instinctivement à Yves Duteil, de la plume duquel elles auraient tout aussi bien pu sortir. Belles paroles, mais de là à y voir un trait de génie, il y a un grand pas que je ne franchirai pas. Le rapprochement avec Duteil ne s’arrête d’ailleurs pas là. Comme Jean Ferrat, il a gravé quelques chansons magnifiques dont on se souvient avec tendresse, mais elles ne composent qu’une petite partie de son répertoire. Le reste contient aussi beaucoup d’insignifiances. Faudrait-il encenser l’oeuvre de Jean Ferrat bien plus qu’elle ne le mérite parce qu’il vient de mourir ?
Je serais curieuse de savoir si, parmi ceux qui critiquent monsieur Hébert, il s’en trouve qui ont vraiment écouté le répertoire entier de Jean Ferrat, ou s’ils ne réagissent que sur le coup de l’émotion et des souvenirs lointains de quelques chansons tendres qui ont bercé leur jeunesse. Jean Ferrat fait partie d’une multitude de bons chanteurs, comme Yves Duteil, dont on se souvient certes pour quelques chansons, mais qui ne sont pas aussi indispensables que ceux cités dans cette entrée de blogue. Libre à chacun de faire preuve de sens critique et de le reconnaître, ou de mettre son sens critique temporairement en berne le temps d’un deuil.
Je me souviendrai de Ferrat qu’il était parti en croisade au début d’internet contre des sites qui diffusaient le texte de certaines de ses chansons. Il avait alors entrepris des démarches juridiques complètement démesurées pour faire fermer les sites et avait poursuivi les auteurs pour des sommes impossibles. Tout ça avait évidemment fait toute une histoire en France….
Finalement, il a compris un peu trop tard qu’en voulant faire quelques dollars, eh bien il s’était tout simplement mis à dos le peu de fans qu’il lui restait…
Triste.
Dieu que le débat autour de la qualité de Jean Ferrat me fait frissonner de tout mon corps, comme si fallait faire une sorte d’hiérarchie du meilleur, du plus fort. Ce qui compte c’est d’être touché et Dieu sait comment cet homme à toucher des gens de partout. Ils ne sont pas fréquents ceux qui arrivent à manier autant les mots dans le moule aussi contraignant qu’est celui de la chanson (que l’on prétend art mineur, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi…). Je suis un grand amateur de ce chanteur poète, j’ai sa discographie complète (ou presque) et j’ai approfondis l’écoute de sa poésie et de sa musique depuis longtemps et croyez moi que je ne risquerais pas tout cet héritage au jeu d’un discours aussi étroit :«oeuvre sympathique mais en rien indispensable», disait Francis Hébert (je reconnais malgré tout que c’est une oeuvre inégale et parfois très sentimental). Vous voyez, dire que Jean Ferrat ne participe pas à la fresque historique de la chanson française, c’est puéril comme propos. Premièrement, avons-nous une idée de ce qu’on dira de ses chansons et de son courage politique dans 50 ans? Et, faut-il nécessairement en dire quelque chose dans les médias pour lui donner une crédibilité ? Et sur quelle base on se place pour juger les choses? Juge-t-on sa voix, la profondeur de sa poésie, ses orchestrations, un peu de tout cela? On est pas aux olympiques!
Les grands ne sont-ils pas ceux qui restent? Combien de chansons qui marquent a-t-il laissées (et celles que nous allons éventuellement découvrir et redécouvrir)? Mourir au soleil, Potemkine, Deux enfants au soleil, Ma France, Au printemps, de quoi rêvais-tu? Ma môme, La montagne, C’est beau la vie et encore et encore… Ça prend quoi pour s’inscrire dans l’édifice?
Peut-être qu’au fond, Jean Ferrat ne l’a pas eu facile parce qu’il était très critique de la société, ce n’est pas très populaire aujourd’hui et on se fait souvent estampiller de «moraliste». Tout cela semble influencer la critique qu’on en fait aujourd’hui (qui ressort malgré tout assez positive un peu partout). Les esprits libres ne courent pas les rues dans ce bas-monde. Mais pour moi, le seul critère qui nous permet de «juger de l’art» c’est la boule que l’auteur arrive à nous mettre dans le ventre, à nous faire rejaillir de profonds souvenirs et à nous faire réconcilier avec le genre humain.
Salut Jean Ferrat, je continuerai d’approfondir ta musique, on en a bien besoin dans ce monde!