28 octobre 2010 13h59 · Jean-Claude Bourbonnais
Nous mangeons trop. Et nous bavardons à l'avenant, la bouche pleine et la langue molle.Ce qui fait qu'on s'étouffe souvent avant même d'avoir commencé à avaler. Imaginez la digestion alors, dans nos cerveaux, dans nos estomacs…De quoi nous rendre malades, de corps et d'esprit. Côté bouffe, je suis chanceux, d'une certaine manière. J'ai des intolérances, mais pas d'allergies.Ça s'est manifesté avec l'âge, tardivement. Ça m'oblige à manger moins, et à penser autrement, mais pas nécessairement mieux, hélas!. Je suis affligé de la goutte, une forme d'arthrite imprévisible, très majoritairement présente chez les hommes,à partir de soixante ans. Symptôme premier: une douleur insupportable dans les articulations froides du corps, le gros orteil, le genou, le coude, les doigts. Une douleur, ô délicatesse, qui se manifeste tard dans la nuit, sans autre avertissement. La cause : une concentration d'acide urique dans le sang trop élevée qui produit des cristaux solides très toxiques là où ils se fixent. Et aussi une hydratation insuffisante, encore plus susceptible de se produire chez les sportifs comme moi. La responsable , la purine,une protéine présente dans presque tous les types d'aliments , surtout la bière et l'alcool. Je n'entrerai pas dans les détails scientifiques de cette pathologie, je commenterai ses effets sur la vie d'un vieux.
Mon intolérance se soigne de deux manières: la prévention et la médication. Mais contrairement à l'allergique, je peux continuer à manger toutes les sortes d'aliments, à boire tous les élixirs, certains avec modération. La délinquance alimentaire fut toujours partie intégrante de ma personnalité, son miroir réfléchissant, son exutoire commode. Je n'arrive pas à m'en débarrasser facilement, car quand j'essaie de mettre un peu de discipline dans ce que je mange et bois, voilà que tout le reste en moi se rebiffe avec une ardeur redoublée. Ma délinquance change d'allure, mais retrouve tous ses esprits là où elle le doit désormais, dans son calcul réfléchi: la frugalité.
La frugalité n'est pas naturelle en nos sociétés d'abondance. On se prévient rarement de ce que l'on consomme, et rien ne le montre mieux que nos certitudes affichées sur tout. Nos intellos parlent avec abondance, mais trop de pensée tue leurs idées. Quand je vais au resto, maintenant moins souvent, mon premier réflexe est encore d'aller vers le plus gros, le plus cher. Manger beaucoup longtemps une multitude d'aliments différents me donne l'impression de manger à ma faim. C'est faux, me dit mon gros orteil, beaucoup plus fiable en cette matière que le mythique petit doigt.
J'ai trop longtemps confondu appétit et faim. J'avais une connaissance incomplète de ma personne physique. Avoir de l'appétit ne veut pas dire manger à sa faim. Demandez-le aux prisonniers politiques de Castro dont l'appétit de liberté les amène à faire la grève de la faim. Insouciance, cet appétit qui va s'abolir dans une faim insatiable, l'ivresse, pour la bien nommer. Ivresse de boissons diverses, d'idées importées, de nourritures exotiques aux antipodes des nécessités élémentaires de nos natures et intelligences propres.
La décision fut difficile à prendre, et rapide. Vieux réflexe de sportif. Tu y vas, ton corps t'expliquera pourquoi. C'est pas moi qui le dit, c'est Socrate. "Un esprit sain dans un corps sain". Après ma troisième pinte de Noire, l'élixir devient siguë. J'avais le choix. J'ai choisi la prévention. La médication aurait été plus facile. Tu prends une pilule, tu peux continuer à faire le goinfre, la goutte est vaincue.
Alors pourquoi la frugalité? Toute ma vie, dans tout, j'ai cultivé l'ivresse. Aujourd'hui, devenu vieux, je m'aperçois qu'elle gruge le peu de temps qu'il me reste. Elle est devenue voleuse de conscience, sa faim trompe mes appétits. Et la révolte fait rêver mieux à jeûn. La frugalité se définit dans le doctionnaire par la simplicité de ses manifestations. La simplicité n'est pas gratuite, et rien ne me le rappelle avec plus de douleur que mon corps, qui n'a que faire de mes intolérances à son endroit. La modération n'a pas meilleur goût chez moi, elle est amère et fort malvenue. Et je déteste par dessus tout son slogan à la SAQ, une menterie considérable, quand on sait que l'ivrognerie du plus grand nombre est la condition première de sa rentabilité.
La frugalité pour civiliser l'ivresse, non pour l'abolir , car alors mon corps ne me suivrait plus et j'en perdrais l'esprit.