15 septembre 2009 9h30 · Jean-Claude Bourbonnais
Si j'étais un historien moderne, je serais en colère. Et quasiment désespéré. Comment un peuple si jeune peut-il s'imaginer se sortir de l'anonymat en continuant ainsi à confondre rêve et réalité? Faire du théâtre sur le dos de l'Histoire, c'est déjà pratique courante dans les pays gouvernés par des dictateurs. Mais ici au Québec, chez nos élites fédéralistes comme indépendantistes, on perd toute contenance quand les mots s'emparent de nous. Je comparerais ça à un ado qui se croit le roi de la route quand il monte dans son premier char avant d'aller illico se fracasser la face sur le premier poteau venu.
Aaaaahhh!!!! les mots, qu'ils nous disent, les extasiés, les mots, c'est bien mieux que tout le reste…. Dimanche, sur les Plaines, ils étaient environ 4000 citoyens dopés par la parole, encore plus puissante, séduisante quand elle est colportée par des comédiens . Le reste, ce reste, qu'on regarde de haut,plus lourd de sens pourtant, il était ailleurs , ce jour-là,sur le Pont Jacques-Cartier et dans les rues de Montréal, avec les 20,000 citoyens, des coureurs de ville, qui ont arpentés, pris symboliquement possession de leur métropole blessée, par le marathon, une épreuve qui vous fait mesurer physiquement et intellectuellement le vrai poids des choses. Payer de sa personne, ne plus être simple spectateur d'un Moulin à Paroles dévoyé par une habile metteure en scène, pas besoin d'avoir fait de grosses études en journalisme pour saisir que l'avenir ne se conjugue jamais par sa mise en représentation dans le passé ,glorieux ou misérable.
Si j'étais candidat à la mairie aujourd'hui, j'aurais la frousse. J'aurais peur car tous ces Montréalais, de tous les âges, ( c'est toute la beauté de la chose) qui ont couru dans les rues trouées de leur ville, ce sont eux le vrai changement, à mille lieues des ambitions de leurs politicailleurs, de vulgaires haut-parleurs en relayeurs de mots pervertis, pour ne pas dire la vérité.
Le manifeste du FLQ? Merville aurait bien pu nous appeler à prendre les armes en le lisant, je m'en sacre, c'est pas ça le problème. D'ailleurs, je me serais battu bec et ongles si des censeurs avaient voulu l'exclure de la cérémonie. Le problème c'est l'ignorance, l'absence de notre Histoire, la vraie, dans nos écoles. Une absence qui ravit les menteurs qui n'en demandaient pas tant. La grande fête des fédéralistes la veille du référendum de 1995, c'est la face cachée du Moulin à Paroles de nos nationaleux en 2009. Même tabac, autres fumeurs.
Le Moulin à Paroles, c'est d'abord et avant toute chose notre plus grand mensonge; celui qui s'esquinte à nous faire croire que les Québécois formaient déjà un peuple en 1759. Et surtout, qu'ils en avaient une conscience claire. C'est faux, bien entendu, puisque les seuls habitants de cet espace géographique qui pouvaient se nommer, c'était bien sûr les Amérindiens, et ce n'est pas un hasard s'ils ont été ignorés par madame Haentjens et ses complices, malgré les protestations de Conrad Sioui qui aurait préféré la lecture de textes Amérindiens, les vrais suppliciés de notre Histoire, en lieu et place du manifeste du FLQ. Quelle fumisterie, en effet, une belle saloperie, cette omission….
Jacques Ferron, notre plus grand écrivain,( à mes yeux notre seul philosophe authentiquement québécois dans sa pensée) Ferron donc, l'a bien écrit une fois pour toutes dans son livre le plus important, Historiettes ,publié en 1969 aux Éditions du Jour. En voici un extrait éclairant, tirée de "La soumission des clercs", l'essai qui ouvre l'oeuvre:
"….. commencer avec Cartier, groupiller* le Dollard des Ormeaux, frégoter* sur la Conquète, c'est tout ce qu'on voudra, mais ce n'est pas notre Histoire. Remarquez que je ne dédaigne pas la littérature: elle retient la sagesse des nations, elle constitue le grand trésor du monde. Seulement, lorsqu'on tire un chèque sur elle, il est plus honnête de le mentionner. Notre fonds n'y est pas. Il se trouve à la banque d'Hochelaga* et à la caisse populaire Desjardins.
"….le journal de Cartier est une introduction à Rabelais et à l'ethnographie amérindienne.La Nouvelle-France des Jésuites appartient à la Contre-Réforme catholique, celle du Roi avec Frontenac, Lahontan, Bougainville, à l'Encyclopédie. Auparavant, nous aurons eu ce paradoxe de cette France alliée à la Nouvelle-Angleterre et de l'Angleterre protectrice de la Nouvelle-France. Tout cela ne manque pas d'intérêt, mais ne nous concerne qu'indirectement, oeuf, embryon, foetus que nous étions.
"….. en remontant au Déluge, nos historiens furent de mauvais échansons. Ils versèrent dans notre petit gobelet une durée que celui-ci ne pouvait pas contenir. Le gobelet débordait, les siècles coulaient par terre. Un beau gâchis! De quoi avions-nous l'air? D'être saouls avant même d'avoir bu. C'était assez pour nous donner la tremblette. Richelieu, Louis XIV, Monseigneur de Laval, Wolfe, Shakespeare, Moïse même– car l'Histoire du Canada et l'histoire-Sainte avaient fini par se chevaucher—, tous ces grands personnages nous regardaient. Cela finissait que nous pleurnichions que ce n'était pas de notre faute, Monseigneur. Et en effet, nous avons été très peu dans la sortie d'Égypte, du Déluge et de la Conquête. Ce n'était pas notre faute parce que ce n'était pas de notre Histoire. Vraiment, on ne peut assumer que ce qu'on a vécu…" Fin de la citation.
*Frégoter, groupiller, termes inventés par Ferron à partir du nom de deux historiens traditionalistes, Lionel Groulx et Guy Frégault
*Banque d'Hochelaga, désigne ironiquement The Bank of Montreal.
Le texte cité plus haut n'aurait pu être lu au Moulin à Paroles sur les Plaines. Le vent que ça aurait fait avait de quoi décoiffer nos patriotes, et leurs cheveux se seraient vite éparpillés, surtout ceux qui leur poussent dans la tête. Un vent capable même de décoiffer les Plaines d'Abraham au grand complet, trop bien peignées à mon goût pour être honnêtes.