Entrevue de Jean Pierre Makosso, auteur du livre « La voix du conteur »

6 septembre 2010 15h23 · Guy Boulianne

Entrevue de Jean Pierre Makosso, auteur du livre « La voix du conteur ».
Par Francine Minville

Résumé du livre :

La voix du conteur est à ce titre une simple esquisse de ce que la société humaine de nos jours devrait connaître : un objet de valeur, un rappel constant auquel l’humain doit aspirer. Si la découverte, la connaissance ou la vérité d’un fait libère de toutes nos peurs, angoisses et frustrations, l’auteur de « La voix du conteur » ne se veut pas Dieu avec toutes les solutions répertoriées. De par la saine fertilité de son imagination, le conteur nous ramène à certaines réalités classiques. Il nous pousse à la réflexion, à la méditation et nous exhorte à la tolérance, à l’amour entre les peuples, la fraternité, la paix et l’espoir infini malgré le chaos social des temps actuels. Il en appelle à l’action de solidarité, de communion en ces temps où l’égocentrisme, cette maladie du siècle, se propage dans des proportions effrayantes.

(Extrait de Michel Poati-Tchicaya)
 
À propos de l’auteur :

Acteur, metteur en scène, conteur, écrivain et danseur africain, Jean Pierre Makosso est né en République du Congo. Il vit à présent à Gibsons, en Colombie-Britannique. Celui-ci a fait le tour du monde à trois reprises avec des Compagnies professionnelles telles que le Théâtre du Corps à Havre en France, la Compagnie Amiel à Lausanne en Suisse et la Compagnie Punta Negra à Pointe-Noire au Congo. Depuis son arrivée au Canada en 2001, il a pris part à de multiples festivals et a visité plusieurs écoles et bibliothèques. Il a écrit, mis en scène et joué dans plusieurs pièces de théâtre à Gibsons et à Vancouver. Il écrit des billets d'humeur pour Radio-Canada à l'émission « Un certain dimanche » et il a également écrit un conte narratif qui a paru dans un documentaire de danse et de conte africain, produit par Radio-Canada. Il fait aussi partie de la Compagnie Culturelle Masabo, un groupe professionnel et traditionnel de la Côte d'Ivoire basé à Vancouver.

Jean Pierre Makosso est un artiste qui partage sa culture, son talent et son art avec amour, paix, joie et un grand sourire.

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Francine Minville :  Bonjour monsieur Makosso. Pouvez-vous nous dire comment est née, chez vous, l'idée d'écrire votre premier livre « La voix du conteur » ?

Jean Pierre Makosso :  Bonjour madame Minville. Au départ, je ne voulais pas écrire et être publié. À l’âge de 16 ans, j’ai écrit une pièce de théâtre que j’ai acheminé à Radio-France internationale pour le concours international du théâtre vivant. J’ai reçu une réponse des organisateurs du concours me disant que la pièce était classée parmi les meilleures, mais elle n’a pas été sélectionnée à cause de la fin qui était trop brusque. On me demandait alors de réécrire la fin de la pièce et de l’acheminer à nouveau l’année suivante. Je ne l’ai pas fait, car il y avait une urgence. Je voulais que la pièce soit sélectionnée, radio diffusée et publiée le plus vite possible, car les jeunes de mon âge dont les parents n’avaient pas assez de moyens, abandonnaient les études et se lançaient dans la drogue, l’alcool et d’autres plaisirs éphémères qui n’étaient pas de leur âge. À travers cette pièce de théâtre, je sollicitais une aide internationale immédiate. C’était un appel au secours. Cela ne pouvait pas attendre deux ans. À l’âge de 25 ans, j’ai écrit un recueil de poèmes et l’éditeur africain, dont je préfère taire le nom, m’a trouvé trop « engagé ». Il a eu peur de le publier dans une Afrique non-démocratique. Depuis ce jour, j’ai voulu porter moi-même sur scène tout ce que j’écris, soit en tant que metteur en scène ou acteur.

Revenons à votre question. L’idée d’écrire La voix du conteur est née d’un canadien francophone, Mike Allen, que j’ai rencontré lors de mes Conférences-ateliers sur le conte Franco-Africain que je donnais aux professeurs. À la fin de l’atelier, Mike Allen est venu me remercier et m’a dit : « Je suis de passage à Vancouver et croyez-moi, vous êtes formidable. Voici mon numéro de téléphone. Si jamais vous venez à Vernon, appelez-moi. » Un an plus tard, j’étais en tournée scolaire à Vernon et j’en ai profité pour lui téléphoner. Il est venu me chercher à mon hôtel pour aller dîner. Ce soir-là, il a écouté certaines nouvelles et paroles qui se trouvent justement dans La voix du conteur. Il est revenu le lendemain et m’a supplié d’écrire et de publier. Je lui ai promis, mais je ne l’ai pas fait aussitôt. Plus tard, Joëlle Morgan, journaliste francophone à Radio-Canada à Winnipeg, au Manitoba, m’a acheminé un e-mail me demandant si j’étais intéressé à écrire des billets d’humeur de trois minutes pour l’émission « Un certain dimanche ». J’ai alors accepté et c’était le début de La voix du conteur.
 
FM : Lorsque vous écrivez, comment cela se passe-t-il ?

JPM :  Cela se passe le plus naturellement possible. Je me sers un verre d’eau, je m’assois devant l’ordinateur et je commence à taper. C’est avant d’écrire qu’il se passe des choses. Il y a dans ma tête un grand festival de mots, de phrases. Je peux être assis quelque part dans un parc, au restaurant, à la plage ou dans une salle de cinéma et une idée me vient en tête… c’est l’écriture qui commence. À ce moment-là, je peux écrire un, deux ou trois chapitres dans ma tête. Je ne me précipite pas aussitôt sur l’ordinateur ou sur un carnet de notes, je laisse plutôt mûrir. Des personnages jouent dans ma tête. Quand une idée m’arrive lorsque je suis sur la route, je m’arrête, je trouve un endroit où je ne dérangerai personne et j’improvise. Je crée les personnages. Je parle à la nature et je joue devant elle. Je lui exprime mes émotions à savoir mes joies, mes craintes, mes angoisses. J’éclate ma colère sur elle. Avant d’écrire mes textes, j’en parle d’abord à la nature. Si un texte se perd dans ma tête, cela veut dire qu’il n’est pas fait pour être écrit. Je ne m’en fais pas, je ne vais pas à sa recherche. Je ne vais même pas y penser. Je passe plusieurs mois à ruminer le même texte et à répéter à la nature les mêmes paroles. Cette nature peut être représentée soit par une forêt, un océan, un lac, une rivière, une chute d’eau ou une montagne. Lorsque je suis convaincu qu’elle m’a bien écouté et lorsque je suis certain que je porte bien mon texte sur mes épaules, alors je me place tout simplement devant l’ordinateur et j’accouche en « dégustant » un verre d’eau ! (rire)

FM : Après avoir lu « La voix du conteur », je peux vous affirmer que vous êtes un très bon raconteur avec votre plume et pourtant, vous dites ne pas être écrivain. Pouvez-vous nous dire ce que cela signifie pour vous ?

JPM : Merci, vous m’en voyez flatté ! Eh bien, c’est simple ; tout d’abord, ceux qui écrivent, le font pour les gens et non pour les animaux. De ces gens, il y a trois sortes de groupe, soit les dominants, les dominés et les autres. L’écrivain écrit pour que les gens lisent. Combien sont ceux qui lisent des livres ? Les dominants passent leur temps à dominer. Leurs yeux ne voient pas autre chose que le mal. Ils n’ont qu’une oreille ouverte pour écouter où leur viendrait la menace. Et ça, c’est mon oreille. Ils bouchent l’autre oreille pour ne pas entendre le cri du voisin. Et les dominés sont aveuglés par toutes les horreurs présentes. Ils n’ont qu’une seule oreille attentive pour écouter où viendrait l’aide afin de courir en cette direction. Et ça, c’est mon oreille. L’autre est bouchée par les fausses promesses, la maladie, le chômage, la guerre, la famine. Le troisième groupe, soit ceux qui se trouvent entre les dominants et les dominés, essaient par tous les moyens d’aider les dominés et de convaincre les dominants de changer leur mauvais comportements. Ils n'ont pas le temps de lire. Ils gardent leurs deux oreilles bien ouvertes pour écouter les dominants et les dominés et tentent d'apporter des solutions et c'est là que j'interviens. Je place ma voix dans l'oreille du dominant pour lui dire : « Trop c’est trop, assez ! » Dans l’oreille du dominé pour lui rappeler ceci : « Tant qu'il y a la vie, il y a l'espoir ! » Et enfin, dans les deux oreilles de ceux qui cherchent des solutions pour leur soutenir : « N’abandonnez pas, j’aperçois le bout du tunnel. » J’envoie mes idées, peut être feront-ils quelque chose. C’est pourquoi mes textes sont écrits de telle sorte, que je peux les amener sur la planche, à l’écran, à la radio ou à la télévision. J’ai l’avantage d’être un très bon comédien. Je parle, comme ma mère. Celle-ci ne nous écrivait pas, elle nous parlait avec un langage très simple et facile à comprendre. On dit souvent : « Les écrits restent et les paroles s’envolent » et moi je dis : « Les écrits se taisent et les paroles hantent les consciences. » Lorsque nous avions faim et que certaines nuits nous n’avions rien à manger, notre mère nous réunissait et nous racontait des histoires dans lesquelles les animaux festoyaient. Ainsi, nous nous endormions la conscience tranquille, apaisée par la voix de notre mère qui nous décrivait le joli festin que les animaux allaient avoir. Et dans nos rêves, le festin des animaux devenait le nôtre. Nous voyions le poulet rôti bien fumant et de la bonne patate douce cuite à point. Alors, notre mère souriait en voyant nos lèvres remuer comme de vrais ruminants.

FM : Vous mentionnez dans un extrait de votre livre, avoir appris de  plusieurs personnes tout au long de votre vie. Parmi celles-ci, qu’elles sont celles qui vous ont le plus marqué ou inspiré ?

JPM : La première, c’est ma mère. Sans le savoir, elle a joué le plus grand rôle dans ma vie. D’abord, de par ses contes qu’elle nous racontait chaque soir. Ensuite, c’est elle qui m’a emmené à l’écriture. Quand j’y pense, cela me fait sourire ! Mon oncle Sitou habitait au Gabon et comme c’était l’unique frère ma mère, celle-ci voulait lui parler chaque jour. Alors, à tous les jours, elle me faisait écrire de longues lettres pour Sitou et je lui adressais par la poste. Ma mère parlait en langue Vili et je traduisais dans la langue de Molière. Certaines lettres étaient très insolentes, surtout quand ma mère était en colère contre mon oncle. Et moi, en bon traducteur – mais aussi naïf – j’écrivais tout ce qu’elle me disait. Et lorsque mon oncle venait au pays pour les fêtes de Noël, il s’en prenait à moi. Mes frères et sœurs savaient tous lire et écrire, mais ma mère ne voulait jamais qu’ils écrivent pour elle. Et lorsque je n’étais pas là, elle m’attendait et quand mes frères insistaient, elle leur disait : « Vous ne saurez pas écrire mes mots dans la langue des blancs. Vous ne saurez pas mettre sur papier les émotions, l’amour ou la colère que je veux traduire à mon frère. Vous ne saurez pas lui parler. Il n’y a que Jean Pierre qui sait très bien le faire. »
 
La deuxième personne, c’est mon père. Il travaillait dans une société de planches où il ne gagnait pas assez d’argent. Chaque année, un mois avant les fêtes de Noël, son patron allait en France. Celui-ci lui demandait toujours s’il avait besoin de jouets pour ses enfants… jouets qu’il achetait avec son propre argent et qu’il retirait en trois ou quatre mensualités du salaire de mon père. Et parmi toutes les choses que mon père demandait, il ajoutait : « Et surtout n’oubliez pas, s’il vous plait, des livres.» Je sautais toujours sur les livres que je dévorais comme des mangues bien mûres. Puis je me suis posé les questions suivantes : pourquoi ma mère me forçait-elle à écrire ces lettres et pourquoi mon père demandait-il ces livres ? Sur-le-champ, j’ai eu le goût de l’écriture et de la lecture. Mes parents m’ont marqué. Ce que je fais aujourd’hui, je le dois à ce couple. Je suis conteur, aujourd’hui auteur et c’est grâce à eux.

En lisant les textes de Martin Luther King, je suis tombé sur les paroles suivantes : « Sois le meilleur quoi que tu sois.  Même si tu es appelé à être balayeur de rues, balaie bien tes rues jusqu’à ce que les morts se retournent dans leurs tombes et disent : Ici vécu un grand balayeur de rue qui fit bien son travail. Si tu es balayeur, balaie comme Beethoven composait de la musique, comme Shakespeare écrivait de la poésie, comme Raphaël peignait des tableaux… de telle sorte que les anges puissent s’arrêter et dire : Jamais une rue n’a été aussi bien balayée que celle-ci. »

Il y a aussi mon metteur en scène, Jean Pierre Amiel, mime-comédien et élève de Marcel Marceau, avec lequel j’ai travaillé pendant des années, en France et en Suisse. Oui Jean Pierre Amiel est pour moi l’homme et le Franco-Suisse le plus humble que je n’ai jamais connu. Et, Marcel Marceau qui, après avoir vu notre spectacle à Genève, est venu nous embrasser dans les loges et a dit en posant sa main sur l’épaule de Jean Pierre Amiel : « Je suis fière de toi mon fils. Tu m’as donné des petits-fils alors fistons, j’attends de vous des arrière-petits-fils. »

Et enfin, mon épouse et ma fille. Leur entrée dans ma vie m’a rendu responsable et m’a fait prendre conscience du chemin à suivre. Quand ma fille a ouvert les yeux pour la première fois, je l’ai entendu me dire : « Je suis là mon grand. Vas-tu m’aider à grandir oui ou non.» Elle avait des yeux si bleus, si limpides et si clairs à la fois, comme l’eau de mer en pleine saison sèche, tôt le matin quand elle est très glacée et que personne n’ose s’y aventurer, pure et sans souillure. Il y a eu une grande connexion entre elle et moi. C’est comme si le cordon ombilical qui l’avait séparé de sa mère, l’avait liée à moi. J’ai commencé à l’aider à grandir et elle a commencé à m’aider à mûrir. Elle m’a introduit au monde merveilleux des enfants et ceux-ci m’ont ouvert leurs bras.

FM : Permettez-moi d'avoir une certaine admiration pour votre préfacier, monsieur Michel Poati-Tchicaya, qui résume votre livre d’une façon remarquable. Celui-ci vous décrit également avec beaucoup de respect et de sagesse. Que représente ce Monsieur pour vous ?

JPM : Michel ? (rire) ! Permettez-moi de vous raconter une histoire. Je ne sais pas si j’arriverai à vous peindre le tableau original ; Michel, c’est le voisin d’à côté devenu un frère. Il habitait chez son frère aîné, Ya Germain, qui était à la fois son père adoptif. Mon père et Ya Germain étaient de très bons amis inséparables. Mon père devait être de sept ans plus âgé que lui. Nous devions avoir 12 ou 13 ans à cette époque. Un jour, Michel est allé couper des cannes à sucre dans sa plantation. Il en a partagé à tout le monde. Bayonne, un de mes frères, est arrivé trop tard. Il a demandé alors à Michel de lui en couper un morceau. Michel a tenu de sa main gauche le bout de la canne à sucre et a demandé à Bayonne de tenir l’autre bout afin que Michel coupe la canne en deux moitiés. Mon frère a tenu l’autre bout de la canne avec sa main droite. Michel a levé le couteau avec sa main droite pour couper la canne à sucre en deux morceaux égaux, mais avant que le couteau ne tombe sur la canne, Bayonne a tiré la canne à sucre vers lui pour que le couteau tranche la canne à un tiers de Michel pour qu’il puisse avoir les deux tiers. Heureusement que Michel ne sait pas fait avoir, car il connaissait l’astuce donc, il n’a pas coupé. À deux reprises, Bayonne a refait le même geste, mais Michel n’a pas coupé. À la fin, Michel se disait : « Je vais couper la canne à un tiers de Bayonne, car lorsqu’il tirera la canne vers lui, le couteau la coupera au milieu.» Et c’est ce qu’il a fait, mais malheureusement pour Bayonne, cette fois-là, il ne tira pas et le couteau coupa son pouce en deux. Il criait, il pleurait, le sang giclait de partout. Michel tremblait. Mes parents arrivèrent. Ya Germain leur a dit qu’il s’occuperait de tous les frais médicaux. Mon père lui a répondu qu’il va s’en occuper, mais Ya Germain insistait, alors mon père lui dit : « C’est mon fils et c’est mon devoir.» Ya Germain réplique en disant « Oui mais c’est mon frère qui lui a coupé le pouce », mais mon père répondit : « Eh bien c’est aussi mon fils qui a coupé le pouce de son frère, ils sont tous deux mes enfants. » Et finalement, mon père s’occupa de tout financièrement.

Vous voyez le genre de relations qu’avaient nos parents. Toujours à la recherche de la paix, de l’harmonie en tous les domaines. Donc Michel, c’est un frère, un voisin, un collègue de classe, un ami. Puis plus tard, Michel est parti à Brazzaville et je suis resté à Pointe-Noire. Ensemble, nous avions tenu une correspondance littéraire pendant des années… correspondance politique, économique, familiale, sociale et universitaire. Puis, il est allé en France et en Angleterre où il réside en ce moment. Cela fait trente ans que nous ne nous sommes plus revus, mais notre correspondance est restée ininterrompue.

FM : Avez-vous puisé dans des expériences douloureuses pour écrire cet ouvrage ?

JPM : Mes propres expériences peut-être ? Oui et non. Oui parce que ces maux décrits dans la voix du conteur sont présents dans mon pays. S’il n’y a pas une coupure d’électricité, il y a une coupure d’eau et quand il n’y a pas une coupure d’eau, il y a pillage, viol ou vol quelque part ou pire encore : rébellion, coup d’état, coup de feu, corruption, injustice, insécurité et que sais-je encore. Non parce que ces maux sont partout dans le monde. Nous sommes tous les membres d’un corps et ce corps, c’est l’HUMANITÉ entière. Je vois les maux des autres, j’en fais miens. J’essaie de les vivre pour réconforter ou trouver des solutions. Il y a deux ans, l’Armistice internationale de Vancouver a fait monter une pièce de théâtre écrite par un écrivain zimbabwéen. J’ai été choisi pour tenir le rôle de Mungabé, chef d’état et dictateur du Zimbabwé. Pendant les six mois qu’ont duré les répétitions, j’ai porté la veste du dictateur. Je me suis même coiffé comme lui avec sa petite moustache de Hitler. Et quand j’ai rendu le rôle, l’audience s’est soulevée contre le dictateur c’est-à-dire, contre moi lors de la grande première. Une femme a même refusé de me serrer la main, car elle était encore sous le choc. Elle me détestait et avait envie de me gifler et de cracher sur moi. C’est ce que je voulais, soit de montrer à l’opinion internationale ce que pouvait ressentir le dominé face à un dictateur sanguinaire. Pour tout dire, j’ai puisé dans les douleurs de l’humanité.

FM : Diriez-vous que votre livre est une sorte d'exutoire ?

JPM : En quelque sorte, oui. Et puis j’aime bien le mot « exutoire ». Oui, c’est un dépouillement des mots et du verbe, des maux et du viol, un dépouillement de l’espèce humaine, de l’homme. Oui, il faut le dépouiller et l’aider à se débarrasser de ses vices, de ses défauts, de ses atrocités, de ses horreurs, de sa folie des grandeurs afin qu’il y ait L’EXULTATION MONDIALE.

FM : Certains de vos propos pourraient choquer par leurs vérités… vérités qui se veulent trop souvent cachées derrière les oeillères de bien des gens. De ce fait, craignez-vous la réaction de certaines personnes face à vos écrits ?

JPM : Non, plus maintenant. Je suis arrivé à un point où je suis prêt à donner ma vie pour l’enfance et la jeunesse sacrifiée. J’ai dépassé la quarantaine. J’ai vécu. J’ai tout vu. Il n’y a rien d’autre à voir sous le soleil ! Il n’y a que la paix et l’amour entre les peuples que je veux voir triompher partout dans le monde. Sinon, je ne crains aucune réaction négative de certaines personnes face à mes écrits. D'ailleurs, je ne crains même plus la mort. Chaque enfant, chaque adolescent, chaque innocent qui meure à cause de la bêtise humaine, chaque femme qu’on viole est un coup de poignard qu’on enfonce en chacun de nous. On nous torture et, nous mourrons tous à petit feu.

FM : Croyez-vous qu’il faudrait remonter le cours de la vie pour nous permettre, enfin, d’avancer vers le droit chemin ?

JPM : Nos ancêtres disaient : « Quand vous arrivez au carrefour, il y a toujours plusieurs chemins. Vous avez le choix d’aller soit à l’est, à l’ouest, au nord ou au sud. Quel que soit le chemin que vous empruntez, si vous vous rendez compte que vous vous êtes trompés, ne paniquez pas. Revenez au carrefour et empruntez-en un autre et ainsi de suite.  Surtout, ne vous fatiguez pas et n’abandonnez jamais.» Et puis, nous avons besoin de l’UNITÉ pour retrouver le droit chemin. Écoutez cette histoire. Un roi avait dix serviteurs. Un jour, il prend un paquet de dix bâtons et le donna à ses dix serviteurs. Il demanda à ses dix serviteurs de casser le paquet de dix bâtons. Malgré tous leurs efforts, les dix serviteurs n’arrivèrent pas à casser le paquet de dix bâtons. Alors, le roi reprit le paquet de dix bâtons, le détacha et donna à chaque serviteur un bâton en lui demandant de le casser. Et sans difficulté, chaque serviteur cassa son bâton. Le roi leur dit : « Vous voyez, vous êtes plus forts unis que séparés. Si vous êtes unis, aucun mal ne pourra vous arriver et personne ne pourra vous séparer. »

Le monde a besoin de s’unir pour combattre son ennemi. Il doit s’arrêter de faire la guerre et de l’affronter. Son ennemi c’est la famine, la maladie, les tremblements de terre, les inondations. S’unir et prendre des précautions afin de prévenir ou mieux, de créer de nouvelles normes pour sauver l’humanité entière. Pourquoi ces catastrophes ? Est-ce Dieu, pour ceux qui croient et prient ? Alors, unissons-nous pour chercher sa face. Si ce sont les effets de la nature, unissons-nous pour chercher les causes. Nous sommes tous les maillons d’une chaîne. Si un maillon se casse, la chaîne ne tourne pas. Pour que la chaîne de l’humanité continue toujours à tourner autour du soleil, nous devons nous unir.

FM : Dans vos écrits, vous accordez une très grande importance à la femme. Entre autres, dans « Le conteur de Vancouver », le personnage dit : « Le monde aurait été parfait si Dieu avait été 100% féminin.» Pouvez-vous élaborer là-dessus ?

JPM : Oui tout à fait. La plupart des livres sacrés mettent l’homme au premier plan, alors que c’est lui le destructeur. Il détruit effectivement parce qu’il ne sait pas comment sont difficiles et dangereuses les étapes que passent la femme pour donner la vie. Donnons aux hommes le rôle des femmes. Demandons-leurs d’avoir les menstrues à tous les mois, demandons-leurs de porter une grossesse de neuf mois, demandons-leurs d’accoucher dans la douleur et d’allaiter leurs enfants pendant deux ans. Demandons-leurs de subir la ménopause. Demandons-leurs ensuite s’ils n’éprouveraient aucune peine de voir leurs enfants être abattus comme des brebis. Quelle est cette maman qui tuerait son enfant après l’avoir mis au monde ? Le personnage du conteur de Vancouver est un homme et il a honte. Il accuse ses frères. Chaque homme a en lui une féminité. Ce côté féminin est la voix de la raison en lui. Ce côté féminin voit non seulement l’injustice quotidienne infligée aux enfants, aux femmes et aux innocents, mais le ressent et le vit également à chaque instant. Il sent la peine d’une mère. C’est ce qu’éprouve ce personnage. À ce moment-là, s’il avait le pouvoir de changer tous les pères en mères, il le ferait pour qu’enfin disparaisse la violence.

FM : J'ai beaucoup aimé votre extrait « Épilogue ou conversations téléphoniques ». Ces échanges téléphoniques entre  chefs  d’États  sont racontées avec ironie, mais aussi avec un beau message d’espoir. D’ailleurs, tout au long de votre livre, nous sentons vivement votre souhait pour un monde meilleur. Avez-vous espoir que le monde dans lequel nous vivons présentement se portera mieux un jour, ou n’est-ce qu’un message que vous lancez en espérant réveiller les « Endormis » ?

JPM :  Hum, que répondre ! Parfois j’ai juste envie d’écouter le silence, de fermer les yeux et de tout oublier. Faire partie des « Endormis » comme vous les définissez si bien. Mais ce n’est pas ce que je ferai. Je l’aurais fait s’il n’y avait aucun espoir. Bien sûr que le monde se portera mieux demain, car demain est un jour nouveau… tout nouveau, tout beau. Et le « beau » ce n’est pas la guerre, ce n’est pas la maladie et ce n’est pas la famine. Demain, c’est le monde meilleur. Pas une femme meilleure, pas un homme meilleur, pas un enfant meilleur, mais un monde meilleur. Cela demande donc la participation de tous. Une seule main ne peut pas laver la figure, dit-on en Afrique. Il faut que nous apprenions à voir les intérêts de tous et non pas les intérêts individuels. Si Nelson Mandela avait vu ses intérêts personnels, sa propre liberté, l’apartheid n’aurait jamais été aboli en Afrique du Sud.
 
FM : Vous semblez être très optimiste face à l’avenir de l’humanité. Serait-ce pour cacher une profonde tristesse ?

JPM : Non, plutôt pour révéler un profond espoir caché dans le désespoir. Voyez-vous, j’ai quitté mon pays il y a dix ans de cela. Là-bas, j’ai laissé ma fille de 9 ans et ma femme. Cela fait donc dix ans que je ne les ai pas vues et ce, malgré toutes les tentatives à les faire venir au pays. Aujourd’hui, ma fille a 19 ans et elle étudie en Tunisie, car nous n’avons pas réussi à lui trouver un visa d’études, ni en France ni au Canada. Est-ce que je perds l’espoir ? Non. Je vis nuit et jour dans le grand espoir de les revoir et ce grand espoir chasse la tristesse et étouffe le désespoir qui veut se réveiller en moi. Je sais que je les reverrai. Dans un de ses e-mails, ma fille m’a écrit : « Je sais qu’on rattrapera le temps perdu et on ne se quittera pas aussi vite que tu le crois. On fera du jogging ensemble, du vélo, tu me mettras au dos, on jouera à la poupée ensemble, on ira à l’université ensemble, on fera la politique ensemble, on ira même dans une maison de retraite ensemble. En attendant contentons-nous de (Loin des yeux, près du cœur). Je t’aime papa.» Elle y croit, j’y crois, sa mère y croit et notre foi suffira à soulever la montagne qui nous sépare.

Et c’est le même message que j’ai pour l’avenir de l’humanité. La paix viendra madame Minville. Ensemble, nous pouvons effacer les larmes de l’humanité. Il faut y croire. Et si nous y croyons tous, notre foi sera assez suffisante. Si je n’y croyais pas, je n’aurais pas écrit La voix du conteur, sinon à quoi bon ?

Vous savez, il y avait un roi qui maltraitait tout le monde. Il séparait les familles. Il abattait les plus faibles et les enfants et gardait les plus forts dans les prisons. Les femmes étaient séparées des hommes. Mais un homme a réussi à cacher son fils dans son gros manteau et ils se sont retrouvés en prison tous les deux. Avec la complicité des autres prisonniers, le fils est resté avec eux pendant tout le règne du roi. Dans la journée, l’enfant restait caché sous le lit pendant que les adultes allaient travailler durement dans les usines et les mines où ils étaient « chicotés », maltraités. Chaque soir, le père revenait brisé, abattu, mais toujours de bonne humeur pour faire croire à son fils que tout allait bien, car il ne lui avait jamais dit qu’ils étaient tenus prisonniers, mais plutôt qu’ils étaient là pour participer à un grand concours dont le gagnant serait récompensé par le roi. Et le père racontait à son enfant des histoires dans lesquelles il était le héros de la journée, qu’il s’était battu avec des animaux sauvages et que le roi lui avait promis qu’il le laisserait partir bientôt en voyage, explorer le monde, mais à condition que lui, le petit, soit sage et courageux et qu’il ne sorte jamais de sa cachette. Ce n’est qu’ainsi qu’ils auront le nombre de point qui leur permettra d’être qualifiés et ainsi, ils pourront partir. Et chaque jour, l’enfant s’arrangeait pour être sage afin que le soir, il amasse ses points. Le jour où ils atteignent le total des points, le père décida de faire sortir son fils. Il a réussi à le faire fuir, mais le père a été abattu plus tard. L’enfant quant à lui, était sain et sauf. À la mort du roi, les prisonniers ont été libérés et l’enfant a retrouvé sa mère. L’espoir, la foi et l’action sauveront l’humanité. L’humanité, c’est notre enfant, nous avons le devoir de le sauver. Même s’il faut y donner notre vie.

FM : À la lecture de « La voix du conteur », on ne peut échapper au fait que vous êtes un homme de conscience avec une très grande ouverture d’esprit…

JPM : Ah oui, ça c’est vrai ! (rire) Et je suis très patient. Je ne suis pas de ceux qui se découragent et disent, c’est fini, fichu mon destin ! Non, j’attends avec patience dans l’espoir que tout ira bien. Tous mes amis croient que je suis résident canadien et pourtant, je ne le suis pas. Cela fait maintenant cinq ans que j’ai demandé le statut de résident permanent et je ne l’ai toujours pas obtenu. Je sais que le statut de résident m’unirait vite à ma famille mais bon, je ne l’ai pas. J’ai un permis de travail alors je travaille. Je ne me laisse pas abattre et je ne me dis pas que je n’ai pas la résidence, ni que je n’ai pas ma famille. Je ne me ronge pas les doigts, bien au contraire, je fais ce que j’ai à faire, je continue ma mission. Je crée la joie autour de moi. Je donne l’espoir à ceux qui sont plus désespérés que moi. Je fortifie ceux qui n’ont plus de courage. Je conseille la jeunesse, j’oriente. Chaque année, j’écris et monte un spectacle de théâtre avec Jeunesse Canada Monde. Dix-huit adolescents d’Afrique, du Canada et du monde entier se retrouvent chaque année pendant trois mois sur la Côte du soleil à Gibsons où ils participent à des projets de la communauté avant de repartir dans leurs localités respectives. Si vous saviez comme ces jeunes ont seulement envie de vivre dans l’amour et dans la paix !

FM : Avez-vous d'autres projets d'écriture ?

JPM : Oui bien sûr ! J’ai d’ailleurs terminé un autre texte. Vous savez, lorsqu’on a commencé une mission, on ne s’arrête pas, on va jusqu’au bout. Il faut que je retrouve la paix… la paix profonde. Tant que le vrai croyant priera chaque jour pour la paix dans le monde, ma main écrira chaque jour pour que cette paix s’installe. Voyez le monde ! Les journalistes nous apportent de mauvaises nouvelles tous les jours, ce n’est pas la joie. Il y en a même qui y laissent leur peau, seulement pour nous informer afin que nous changions. Alors, je ne m’arrêterai pas. Ma mission n’est pas terminée. Nous avons tous une mission. L’encre de ma plume ne s’arrêtera pas de couler tant qu’on n’arrêtera pas de faire couler le sang des innocents. Il faut que les chefs d’états comprennent qu’ils sont pères des nations et être père, c’est d’assumer ses responsabilités. Un père ne pousse pas son enfant à mendier, à piller, à voler ni à assassiner. Il ne le pousse pas à s’exiler non plus. Mon père ne mangeait jamais tant qu’il n’était pas certain que ses enfants avaient mangé. Et il ne vidait jamais son assiette. Il laissait toujours la moitié de la nourriture pour notre petit déjeuner. Alors, ils n’ont qu’à faire de même.

FM : Monsieur Makosso, je vous remercie sincèrement de m’avoir accordé cet entretien fort touchant et je vous souhaite un très grand succès avec votre livre « La voix du conteur ».

Merci madame Minville.

Chers lecteurs, vous trouverez certainement « votre voie » dans le livre « La voix du conteur » de Jean Pierre Makosso. Revenir aux sources, à l’essentiel de la vie, la vraie vie, celle où tous les êtres humains pourront se réjouir dans l’amour et la paix.

Vous pouvez vous procurer « La voix du conteur » dans la boutique des Éditions Dédicaces.

Entrevue réalisée par Francine Minville

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