Bruges-la-morte – Georges Rodenbach

28 novembre 2012 12h06 · Denis Billamboz

En évoquant l’œuvre de Georges Rodenbach, une amie lectrice assidue, a réveillé en moi la passion que j’ai pour Bruges cette ville que l’écrivain a qualifiée de « morte » alors que, moi, je l’ai toujours considérée comme l’expression de la vitalité flamboyante d’une région qui toisait l’Occident médiéval du haut de sa puissance et de ses beffrois. J’ai donc voulu savoir ce que Georges Rodenbach avait trouvé.

Bruges-la-morte, ville éteinte coincée entre son opulence médiévale que j’ai fantasmée longtemps après mes études d’histoire médiévale et l’agitation touristique que j’y ai trouvée quand je l’ai enfin découverte. Bruges-la-morte, peut-être la Bruges évoquée par Baudelaire dans « La Belgique déshabillée » : « Ville fantôme, ville momie, à peu près conservée. Cela sent la mort, le Moyen Age, Venise, les spectres, les tombeaux. Une grande œuvre attribuée à Michel Ange – Grand Béguinage. Carillon. Cependant Bruges s’en va, elle aussi. » Un cadre idéal pour planter le décor du drame qu’il se proposait d’écrire, une ville qui pouvait s’identifier à l’être adoré qu’Hugues Viane avait perdu cinq ans avant de s’installer dans ce décor. L’auteur prévient le lecteur dans on avertissement, il a choisi cette ville : « …afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l’ombre des hautes tours allongée sur le texte. »

Un jour, au hasard de l’une de ses promenade vespérales, Viane rencontre une femme en tous points semblable à son épouse décédée, il la suit jusqu’au théâtre où elle est danseuse, l’installe dans un appartement et l’admire comme il admirait son amour disparu. « Et c’est si bien la morte qu’il continuait à honorer dans le simulacre de cette ressemblance, qu’il n’avait jamais cru un instant manquer de fidélité à son culte ou à sa mémoire. » Mais l’habitude érode les apparences de la ressemblance, l’admiration s’étiole peu à peu… La Vivante n’était destinée qu’à faire survivre la Morte, tant qu’elle était à distance, mais quand elle avait voulu se confondre avec elle, sans même le savoir, elle l’avait détruite définitivement car elle ne pouvait pas prendre sa place. « La ressemblance est la ligne d’horizon de l’habitude et de la nouveauté. » La résurrection, la réincarnation, la pérennité sont impossibles, elles sont du seul domaine de Dieu qui est l’unique maître dans ce roman empreint de religiosité ; et l’illusion s’est évanouie quand le double a voulu se fondre dans son original comme quand « l’Eve future » de Villiers de l’Isle-Adam a voulu suppléer son modèle.

Roman d’une grande sensualité qui donne un visage humain à la ville pour l’identifier à la femme perdue  qu’« Il (l’)avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons », dans une écriture élégante, poétique, lyrique qui soutient le drame et accompagne sa montée, bien représentative de son époque au contour du XIX° et du XX° siècles.

Même si la « mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de Toussaint. » inonde ce roman d’une brume chère aux auteurs de ce mouvement littéraire, Bruges restera toujours, pour moi, une ville magique aux charmes comparables seulement à ceux qui parèrent la belle que Viane cherchait dans son double. Et avec Pierre Selos je me souviens :

« Et j’entendais le carillon de Bruges

Le carillon de Bruges

Monter dans le matin

Et j’entendais le carillon de Bruges

Le carillon de Bruges

Au lointain »

+ Ajouter le vôtre Commentaires 4

  • Joël Goffin 1 décembre 2012 · 17h20

    Je crois que mon étude « Le secret de Bruges-la-Morte » sur le site bruges-la-morte.net est susceptible de vous ouvrir d’autres pistes de lecture…

    • Denis Billamboz 3 décembre 2012 · 09h58

      Merci Joël pour ce lien que j’ai évidemment visité.

      Je voudras préciser que je n’avais nullement l’intention d’épuiser le sujet, je voulais simplement écrire une petite chronique de lecture et non pas une étude littéraire.. Cette remarque liminaire étant faite, je précise que j’ai lu l’étude proposée par Christian Berg, professeur à l’Université d’Anvers, dans l’édition que j’ai lue. Cette « lecture », comme il nomme cette étude, met en évidence les multiples facettes de ce texte qui sont d’ailleurs évidentes à une simple lecture. Je suis tout à fait prêt à accepter une dimension occulte de ce livre car il y a des éléments vraiment parlants dans le texte.

      Pour ma part, j’ai voulu seulement mettre en évidence le paradoxe que j’ai ressenti entre la ville morte et triste de l’auteur et celle opulente et luxuriante qu’on m’a apprise ou encore celle frénétique et agitée que j’ai parcoure en 2010 et souligner le jeu que l’auteur a voulu introduire sur le double qui explose quand il veut se fondre dans l’un, l’unique, le seul qui comptera à jamais. Tout ça peut avoir évidement un fort sens occulte.

  • Joël Goffin 20 janvier 2013 · 15h37

    Bien sûr. Mon commentaire ne disait rien de plus et n’interférait pas avec le vôtre. De toute façon, merci de mettre en valeur un des plus grands poètes fin de siècle.

  • Denis Billamboz 20 janvier 2013 · 15h44

    Nous sommes bien d’accord.

    Cette lecture fut un réel plaisir pour moi et une belle découverte d’un auteur que je ne connaissais pas.

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