Les carnets du sous-sol – Fedor Dostoïevski

6 novembre 2012 13h03 · Denis Billamboz

En parlant de ce texte, Dostoïevski écrivait à son frère : « Je ne te cacherai pas que mon travail va plutôt mal. Ma nouvelle, soudain, s’est mise à me déplaire. D’ailleurs, c’est ma faute, j’ai raté là-dedans quelque chose. Je ne sais pas ce que ça donnera. » Et toute ma lecture a été empreinte de ce « quelque chose » qu’il semble avoir raté. Je n’ai pas bien compris son objectif, il cherche sans cesse à vouloir prouver « certaines choses » aux lecteurs qu’il parait vouloir nier ailleurs. On sent bien qu’il a un compte à régler avec quelqu’un, avec l’humanité tout entière probablement ; dans sa postface, Francis Marmande évoque un changement radical dans l’œuvre du maître à partir de ce texte que je trouve personnellement  assez maladroit (même si la formidable prose de Dostoïevski y est toujours aussi flamboyante). Il avance l’hypothèse d’un revirement de ses opinions après une période de détention agrémentée de mauvais traitements.

Pour imposer ce qui ressemble à ce règlement de compte avec l’humanité, Dostoïevski propose un monologue en deux parties très distinctes : une réflexion philosophique sur l’incapacité de l’humanité à devenir meilleure (« Tout ce que fait la civilisation, c’est qu’elle amène à une plus grande complexité des sensations… absolument rien d’autre…« ) et le récit des aventures d’un jeune fonctionnaire désargenté qui veut laver l’affront que lui ont fait ses anciens collègues désormais militaires.

Dans la première partie, un fonctionnaire quadragénaire (« Vivre plus de quarante ans, c’est indécent, c’est immoral. ») ayant hérité d’un petit pécule décide de vivre modestement de ses rentes sans quitter « Petersbourg » où la vie est cependant bien chère pour lui. Il veut parler de lui, de ses maladies qui ne sont en fait que des états d’âme, il veut qu’on s’apitoie sur son sort mais, en même temps, il jouit de l’amertume qu’il éprouve. Déjà dans cette première partie j’ai ressenti comme une contradiction entre cette forme de masochisme rédemptrice et cette volonté d’apitoiement culpabilisante pour les autres. « Non seulement je n’ai pas su devenir méchant, mais je n’ai rien su devenir du tout : ni méchant ni gentil, ni salaud, ni honnête – ni un héros ni un insecte. »

Dans la seconde partie, ce même fonctionnaire raconte les aventures qui lui sont advenues quand il avait vingt ans lorsqu’il s’est invité, sans vergogne, à un souper avec des ex camarades d’école, et lors des suites de ce souper au cours desquelles il a rencontré une prostituée avec laquelle il a eu un moment de tendresse qu’il a interprété comme un moment de faiblesse et qu’il a essayé d’effacer en accablant la pauvre fille.

Dans ces deux textes, il dresse un véritable réquisitoire contre l’humanité et ses prétendues valeurs qu’il voudrait dénoncer mais qu’il ne semble pas pouvoir combattre puisqu’il est lui-même une partie de cette humanité pervertie. C’est là que le récit achoppe, dans cette incapacité à dénoncer définitivement car celui qui est mauvais n’a pas la qualité nécessaire pour prétendre que les autres le sont aussi. Il cherche donc à compenser cette déficience de son analyse introductive en démontrant à travers un exemple vécu, le sien, ce que la société lui a fait subir et ce que lui aussi a fait subir aux autres pour la simple raison de se venger et de vouloir paraître. L’exercice est un peu périlleux et il ne finit que par dresser le portrait d’un minable imbécile pathétique qui est jaloux du standing des autres et se débat comme un insecte prisonnier d’une lanterne.

Dostoïevski ne trouve pas le véritable chemin de son texte, il ne joue certainement pas assez sur la corde du cynisme froid et calculateur. Il bascule sans cesse entre une méchanceté gratuite et un repentir malhabile. Il voudrait sans doute changer de registre, passer à quelque chose de plus méchant, de plus féroce, de plus cruel mais il dose mal ses effets opérant sans cesse une forme d’aller et retour entre méchanceté et remord. Il se contredit, avance en tâtonnant, recule, sombre dans l’excès, semble le regretter et finalement ne trouve pas la voie qui pourrait lui permettre de jeter son fiel à la face de l’humanité en dénonçant toutes ses faiblesses et ses perversions. On a l’impression qu’il n’ose pas renier définitivement sa culture (on respire encore un fond de romantisme slave dans ce texte), son éducation, son humanisme,… Les cilices de son héros ne sont que le ridicule et la stupidité, il n’apitoie personne avec ce combat entre l’humiliation, celle qu’il recherche pour se faire plaindre, et la honte qu’il éprouve de recourir à de tels moyens.

Le narrateur confesse, « c’est moi le premier coupable de tout, et, le plus humiliant, c’est que je suis coupable sans péché, pour ainsi dire, mais selon les seules lois de la nature. » La culpabilité ne serait donc pas du fait de la religion mais uniquement du fait des hommes dans leur plus simple animalité. Dostoïevski n’arrive pas à renier ses convictions religieuses même s’il accuse les créatures de Dieu des pires vices.

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