Le Guépard – Giuseppe Tomasi di Lampedusa

14 mars 2012 16h52 · Denis Billamboz

Le cinéma, comme souvent, a transformé ce vaste roman social, historique, naturaliste mais aussi romantique, en une histoire d’amour à grand spectacle entre deux anges que la beauté devait inéluctablement réunir. Le beau Tancrède, neveu du prince qui règne sur un immense domaine, préfère la belle Angelica aux origines un peu douteuses mais à la fortune prometteuse, à sa cousine, la fille dudit prince, le Guépard, qui a imposé sa griffe sur ce coin de Sicile.

L’histoire commence en 1860 au moment où les troupes garibaldiennes débarquent sur l’île pour bousculer la monarchie du royaume des Deux-Sicile et imposer le pouvoir du roi de Sardaigne qui veut instaurer un royaume d’Italie. Tancrède choisit le nouveau monarque alors que le Guépard préfère conserver sa fidélité à son roi mais il se résigne vite à accepter le triomphe des troupes de Garibaldi. Tancrède devient alors un personnage important qui a un bel avenir devant lui. Il délaisse sa cousine, la fille du Guépard, en succombant aux charmes de la belle Angelica. Entre les deux amoureux une belle histoire d’amour éclot. Le prince a un faible pour son neveu en qui il se reconnait et ne contrarie pas cet amour avec la fille de celui qui incarne la classe enrichie, la classe qui prend peu à peu le pouvoir sur l’île.

Ce roman c’est d’abord une page de l’histoire de la Sicile qui se tourne, la classe sociale dominante, la vieille aristocratie, s’essouffle de plus en plus et doit laisser la place à de nouveaux enrichis, comme le père d’Angelica, qui ont spéculé sans vergogne et qui lorgnent avec avidité sur les biens des églises et des couvents qui sont dispersés à vil prix. Le Guépard comprend alors que le monde change, que l’ordre ancien sera bientôt révolu, qu’un autre pouvoir va s’installer et qu’il faudra composer pour conserver son rang même s’il accepte avec certains regrets de changer de roi.

« … depuis deux mille cinq cents ans nous sommes une colonie. Je ne le dis pas pour me plaindre : en grande partie, c’est notre faute ; mais nous sommes fatigués et vidés. »

L’auteur jette un regard acéré et sans concession sur la Sicile éternellement dominée par des puissances extérieures ; qui ne veut pas se compromettre dans un gouvernement italien. Une île figée dans sa gloire ancienne dont on peut lire, en filigrane entre les lignes de ce roman, l’histoire contemporaine où les parrains ont pris la place des Guépard d’autrefois.

« Piétinés par une douzaine de peuples différents ils croient avoir un passé impérial qui leur donne droit à des funérailles somptueuses. »

Ce livre est aussi un grand livre d’amour ; Tomasi di Lampedusa ne peut pas dissimuler le profond attachement qui le lie à  sa terre natale, à ceux qui en ont écrit l’histoire, à ses ancêtres, à son grand-père qui était un peu le prince du roman, le Guépard,  qui contemple ce nouveau monde qui se battit un peu à l’écart de son domaine, de sa famille, en dehors de son pouvoir. Ainsi, l’auteur avoue une liaison quasi charnelle avec cette terre généreuse si peu respectée par les envahisseurs. Une terre qui se déguste, se boit, se goûte, se respire, à travers les fruits qu’elle produit, les vins qu’elle secrète  et les vents qui la bercent. Il nous offre une description somptueuse de la Sicile de l’époque des Bourbon, de ses paysages et de ses palais, de sa vie de cour dans une douce quiétude alanguie.

« J’appartiens à une génération malheureuse, à cheval entre les temps anciens et les nouveaux, et qui se trouve mal à l’aise dans les deux. »

Mais ce livre d’amour est aussi un livre de mort, l’auteur entrevoit le bout de son chemin, il chante une dernière fois le pays qu’il a tant vénéré et il salue ses ancêtres qu’il s’apprête à rejoindre dans l’autre monde. Il n’aura pas le plaisir d’assister à la publication de son livre,  un grand et beau livre, un livre d’amour, où la haine n’atteint pas l’amoureux qui change d’avis, ni le conquérant qui s’impose, pas plus que les nouveaux riches qui s’accaparent les terres et les biens. Il décèdera avant.

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